Modernité? |
||||
![]() |
||||
| Monsieur, Les philosophes me semblent aujourd'hui une espèce en voie de disparition. Psychanalystes, psychologues et autres psycho-thérapeutes ont pris leur place. Mais ces amis de la sagesse n'ont-ils pas eux-mêmes scié la branche sur laquelle ils étaient assis en affirmant que "l'existence précède l'essence"? Qui oserait encore aujourd'hui affirmer que, je vous cite: "la substance est première par rapport à ses affections"? Et ne faut-il pourtant pas l'admettre pour accéder à la Béatitude promise par la connaissance du troisième genre? Mais ceci est un autre débat. Je souhaitais seulement vous interroger sur la modernité de votre pensée. Un numéro récent du Magazine Littéraire vous consacrait encore il y a peu un dossier entier, titrant "Spinoza, un philosophe pour notre temps". Justement, auriez-vous l'obligeance de me donner quelques bonnes raisons de poursuivre plus avant ma lecture ardue de votre Éthique? Soyez assuré de ma profonde considération et recevez pour ce nouveau millénaire mes meilleurs voeux. |
||||
|
|
||||
|
|
||||
| Monsieur, Donner des motifs pour vous convaincre de lire un ouvrage qui vous semble ardu, dont je suis de surcroît l'auteur, est une tâche ingrate, tant en vertu du fait qu'elle a l'ampleur d'un programme que de par l'étrangeté d'un comportement visant à convaincre quelqu'un de prendre connaissance d'un écrit par la production d'un autre écrit. Vous me concéderez qu'une partie de la question que vous soulevez, dans l'angle où vous l'amenez, impose une corrélation qui est vouée à m'échapper: celle à établir entre des penseurs de ma nature et votre temps. Je ne peux que vous répondre par des impressions qui risquent de ne guère s'imposer à vous avec la stature et l'amplitude qu'aurait un raisonnement. En mon 17ième siècle européen, j'ai si souvent l'impression, le sentiment chargé d'amère émotion d'être entouré de gens retardés, qui sont comme des enfants perdus dans la valse démoniaque de leurs croyances et de leur savoir, que je ne m'étonne qu'à demi de voir un siècle futur me qualifier de penseur de son temps... Or chez mes gens, mon ÉTHIQUE, pour le peu que j'en ai laissé filtrer, suscite une haine si compacte que votre indifférence à son égard me semble pour tout dire badine et reposante. Ne pouvant guère convaincre mes contemporains de l'importance de cet opus, je vous laisse à conclure sereinement sur ce que je pourrais vous en dire pour vous le "vendre" (c'est le mot, n'est-ce pas), à vous qui semblez y voir quelque brindille par trop fanée pour qu'on s'arrête à la humer. Serais-je donc par trop moderne pour mes contemporains et obsolète au futur? Paxadoxale destinée que la mienne. Mais dites-moi un peu. Qu'y a-t-il de si choquant dans la préséance de la substance sur ses attributs? Éclairez-moi, que je m'instruise! Benedict de Spinoza |