Merci pour tout |
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| Bonsoir Maître Spinoza, Je suis moi aussi d'origine juive et j'ai subi la même pression de l'orthodoxie durant toute mon éducation religieuse. J'ai énormément souffert de ce conditionnement et après des mois de travail pour m'en défaire je dois vous dire que votre traité (Théologico-politique) a été un déclic psychologique important. Comme vous aussi j'ai subi l'intolérance des religieux et de ma famille, une sorte d'excommunication officieuse mais ressentie lourdement malgré tout. En cela votre parcours se rapproche du mien et je suis touché pour tout ce que vous avez fait pour les générations à venir. À votre époque la science ne possédait pas les affirmations en ce qui concerne l'apparition de l'homme, à la vue de toute cette vérité qui éclate, les différents jougs dogmatiques, que ressentez-vous et comment l'expliquez-vous? Merci pour tout, Michael |
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| Au très intense et très sincère Michael, C'est très probablement à moi de vous remercier pour ainsi assurer une perpétuation et une pérennité de mon traité théologico-politique, dont vous n'êtes pas sans savoir qu'il m'a attiré bien des contrariétés en son temps. Cette étonnante doctrine de l'émergence naturelle de l'homme choque, et bouscule notre sensibilité de citoyen ordinaire. Mais malgré l'étonnement qu'elle me suscite, je suis obligé d'admettre qu'elle est conforme à une réflexion rationnelle sur l'existence. Il est évident que les théologies la reçoivent mal et voici pourquoi. Il faut se donner comme point de départ une idée que j'ai déjà développée dans mon traité théologique, selon laquelle il y a une différence fondamentale entre la réalité essentielle de Dieu et le traitement qu'en fournissent les écritures pour le bénéfice du vulgaire. Je vous renvoie sur la question à mes développements, notamment sur les prophéties et les miracles. Apparaissent à notre vue deux explications à la rigidité des théologiens face à toute doctrine de l'émergence naturelle de l'homme. D'abord les faits dont j'ai déjà traités, et qui incriminent lourdement les théocraties, vont tous dans le sens d'une interprétation littérale des Écritures qui, malgré les différents contresens et irrationalités flagrantes auxquelles elles mènent, se perpétuent d'une façon tenace. Je ne developperai pas sur la non conformité de l'héliocentrisme et de cette doctrine de l'émergence naturelle de l'homme au mythe de la Genèse car je craindrais de vous lasser avec cette explication, vu que je la crois fort notoire. En avançant ma seconde explication, je voudrais cependant faire comprendre que l'on a peut-être un peu surestimé la première. L'expérience prouve, et vous avez certainement vécu cela vous aussi dans votre vie, que les priorités temporelles amènent les différents cultes à assouplir et à adapter l'explication théologique des Écritures aux divers besoins de compréhension ordinaire du monde et de notre rôle en ce dernier. Si une telle souplesse d'interprétation a pu s'appliquer à des époques diverses à telle ou telle partie des Écritures, il est certain que le passage du mythe de la Genèse aurait pu s'y soumettre aussi pour rencontrer des explications nouvelles de la réalité humaine, si celle-ci avait servi le culte et ses besoins. On est donc forcé d'admettre qu'une doctrine de l'émergence naturelle de l'homme frappe de plein fouet l'idée que l'on se donne de la divinité à un niveau de profondeur qui est plus cuisant et plus grave que celui d'une conformité scolastique aux Écritures, celle-ci étant toujours rétractable et adaptable. Quelle est donc cette idée de la divinité que la doctrine de l'émergence naturelle de l'homme frappe si crûment. Je réponds que l'idée d'une émergence naturelle de l'homme frappe au coeur la croyance en un anthropomorphisme divin. L'homme créé -façonné ou engendré- par un dieu à son image, ayant puissance active et démiurgique sur son apparition, est remplacé par l'homme émergeant d'une nature insondable dans sa différence essentielle à l'homme, ainsi qu'à la lubie d'un dieu à forme humaine. Or les «jougs dogmatiques», pour reprendre votre mot, ont tout intérêt à perpétuer l'idée d'un dieu anthropomorphe pour une raison simple. C'est qu'un dieu d'allure humaine, tel quelque monarque ou patriarche, dicte ses volontés d'une manière similaire à celle de l'homme temporel. Ces volontés sont donc relayées et véhiculées par des serviteurs ne souhaitant rien d'autre, pour se perpétuer eux-mêmes, que de maintenir l'idée d'une nature humaine de l'ordre divin. On est donc forcé de constater que, pour les théocrates, le problème n'en est plus un ici de subtilité scolastique et de flexibilité des Écritures, mais de principe et, lâchons le mot, de survie. La fondamentale non conformité de la volonté divine à la moindre volonté humaine, la simple inexistence d'une volonté divine dans l'interprétation humaine de ce terme, dévoilent les serviteurs du culte sous leur vrai jour d'usurpateurs du fait théologique et de sa transmission parmi les hommes. Je me suis déjà prononcé, au péril de ma tranquillité, sur le caractère fondamentalement erroné d'une anthropomorphisation de la réalité divine. Dieu et la nature sont une seule et unique chose, et rien ne confirme cette idée de façon plus éclatante que cette doctrine moderne de l'émergence naturelle de l'être humain. Respectueusement, Benedict de Spinoza |
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| Cher Maître, Merci d'avoir pris le temps de me répondre, votre développement a confirmé mon point de vue au sujet de la théocratie et de ses dérives. D'après vous comment expliquer l'apparition de la croyance en un Dieu créateur et anthropomorphique, pourquoi les hommes ont-ils eu ce besoin de se déresponsabiliser en mettant leur destin entre les mains d'un être supérieur? À mon niveau j'essaie d'oeuvrer dans le sens ou si l'homme veut survivre, il devra abandonner toutes les religions, car elles sont le ferment d'un des plus grands nombres de conflits de par le monde. Même si je concède à la religion qu'elle poussait l'homme à réfléchir sur sa condition, elle devra s'en aller d'elle-même, un peu comme l'homo erectus a permis à l'homo sapiens d'émerger, des religions doit naître un nouveau type d'être humain. La nature tout entière fonctionne par essais, évolution, adaptation, nouvelle espèce, chaque espèce nouvelle bénéficie des caractéristiques de l'ancienne pour émerger avec de nouvelles propriétés. Pour la religion c'est à mon sens la même chose, de l'homo religius nous devrions passer à l'homo spiritus. La spiritualité étant totalement différente de la religiosité, la spiritualité s'acquiert par un travail sur soi, sur le raisonnement, la réflexion de l'esprit au contraire de la religiosité qui s'appuie sur des données passéistes et se laisse assister par une torpeur divine. Ma soeur est mariée à un rabbin ultra-orthodoxe, et je suis bien placé pour voir le conditionnement qu'elle a subi et celui que subissent mes chers neveux. Vous imaginez les réunions de famille, entre le fils renégat et la fille ultra-croyante, ça fait des étincelles. Mais avec le temps j'ai appris à me taire, car j'ai constaté à quel point ils vivaient comme des enfants apeurés, cela m'a fait de la peine lorsque j'ai réalisé cela. Sans leurs croyances, tout s'écroulerait autour d'eux, tout leur petit monde factice s'effondrerait, donc je respecte et je me tais à présent, l'avenir n'est pas en eux. Et de toute manière l'évolution se fera sans mon intervention, ou ils s'adapteront ou ils s'éteindront. D'ailleurs déjà, les enfants commencent à vouloir voir dehors ce qui se passe, donc ce n'est qu'une question de temps et de patience, s'ils ne viennent pas au monde, le monde viendra à eux. En tout cas merci encore pour tout, je ferai tout mon possible pour prolonger ce que vous avez commencé, pour leur offrir votre cadeau aux générations futures. Très sincèrement, Michael |
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| Au très sincère et très explicite Michael, La compréhension anthropomorphisante de dieu est aussi séculaire que la compréhension zoomorphisante des divinités anciennes. Il semble que le lent passage du polythéisme au monothéisme se soit fait au prix de ce rapprochement identifiant dieu à l'homme. La perpétuation tenace de ces conceptions procède donc moins de la dérive que de la régression pure et simple sur des représentations archaïques du divin. Je vous renvoie à mon développement, dans le traité théologico-politique, sur la vieille désignation du divin par le terme Elohim, chez les anciens Juifs. Sans avoir l'audace et la liberté d'âme de les exprimer aussi crûment que vous, j'ai tendance à partager vos vues sur l'intégrisme. Votre serein détachement et votre capacité à comprendre que la pensée rationnelle accompagne de facto et comme librement une meilleure connaissance du monde me rassure beaucoup sur ce futur où tout progresse si doucement. Respectueusement, Benedict de Spinoza |
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| Cher Benedict de Spinoza, Tout d'abord je vous souhaite mes voeux les plus sincères en cette nouvelle année. Vous avez raison les choses avancent, lentement mais elles avancent, le monde est en pleine mutation et la libre-pensée en est le moteur principal. La science nous apporte tous les jours des preuves qui font voler en éclats les preuves désuètes des écrits «sacrés» des religions. Mais, malgré tout l'intérêt que je porte à la science j'ai peur que l'on passe d'un extrême à l'autre du dogmatisme de l'irrationnel au dogmatisme rationnel de la science moderne qui analyse tout même les sentiments qui forment notre humanité. Malgré toutes les erreurs commises par les religions elles donnaient un sens aux sentiments humains comme l'amour, l'amitié et la compassion. La science quand elle ramène tout cela à des mécanismes physiologiques et psychologiques nous déshumanisant peu à peu, transformant l'homme en une machine pensante. Et il n'y a qu'à voir la société telle qu'elle est actuellement, les bonnes moeurs, l'éthique paraît bien loin dans notre société du «toutoutd'suite». Cette libération apportée par la science et ces faits a entraîné une sorte de phase dépressionnaire, où les gens oublient les valeurs et tombent dans de graves excès. Avant, la religion structurait les familles, maintenant chacun au nom d'une liberté qui pour la plupart est égoïstement déclarée, des familles sont brisées et des enfants grandissent sans aucun repère, faisant d'eux les proies de la délinquance et autres dérives. Avant «dieu» était une sorte de garde-fou, le paradis une carotte qui poussait les hommes à bien se conduire pour être récompensés dans un au-delà. Maintenant, la science leur a enlevé cela, et les hommes ne voyant plus pourquoi ils feraient des efforts pour rien malheure. Voilà dans quel monde nous sommes à présent, votre apport fut considérable, mais trop peu de gens y sont sensibles, l'homme n'a pas évolué en 300 ans, il est toujours aussi mesquin, égoïste et lâche. Les lois peuvent réprimer son attitude face au système, les lois protègent l'État premièrement mais elles ne sanctionnent pas l'égoïsme et l'égocentrisme. Elles ne sermonnent pas un mari qui rend malheureux son épouse, elles ne sanctionnent pas un homme qui joue avec les sentiments des femmes, les lois ne sanctionnent pas le manque de compassion ambiant dans notre cité, tout cela c'était un peu le rôle de la religion et ensuite de l'éthique et de la morale que vous chérissiez tant. Nous sommes dans une période charnière, et malheur à la perte des valeurs, le manque de sens dans la vie des gens, causé par une société élitiste qui prône un darwinisme incompris, les pousse à régresser dans les vieilles idéologies dérivant dans le sectarisme. Il faut être honnête, les hommes de force de caractère se font plus rares à notre époque où tout est bon pour essayer de s'en sortir sans aucun effort. En fait le passé se répercute, les riches de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, rien de nouveau, mais ce qui change c'est cette dérive pernicieuse de la jeunesse qui ne sait plus où aller, l'école ne joue plus son rôle formateur de citoyen et tente tant bien que mal de limiter les dégâts. Si ce n'était encore que cela, la mondialisation ultra-libérale de l'économie se sert de votre «raison» pour justifier l'exploitation des peuples du tiers-monde. À coups d'arguments scientifiques on justifie les cultures des OGM et le besoin de rendement et de productivité des entreprises. J'ai la sensation que la science a le dos aussi large pour justifier la vie que l'avait dieu à une époque, les régimes changent, les hommes eux ne changent pas. On a eu le cléricalisme, le communisme, le capitalisme, toutes sortes d'ismes pour en être là, à se poser les mêmes questions pour les mêmes problèmes, et chacun passe sa vie à défendre son «isme» pour justifier son existence. Finalement le véritable problème ce n'est pas de croire au rationnel ou à l'irrationnel, le problème de l'être humain dans son entier, c'est «l'écho», ce mécanisme frileux en chacun de nous qui a peur et qui désire. La philosophie a apporté de grandes discussions à ce sujet mais dans les écoles et les universités désormais on apprend cela comme un savoir à ingurgiter pour obtenir sa maîtrise et c'est réglé. À force de tout démystifier on a mis les valeurs humaines dans des tubes à essai que l'on analyse comme une équation. À votre époque il était nécessaire d'être aussi intransigeant sur l'irrationnel et c'était normal, mais comme l'humain possède deux cerveaux, un rationnel et l'autre irrationnel, il faut équilibrer la balance. La religion c'était uniquement l'irrationnel, la science, que le rationnel. Maintenant il nous faut à tout prix équilibrer le tout pour sortir du marasme dans lequel nous sommes à présent, et je ne vois que la spiritualité pour relever le défi de notre temps. Une spiritualité qui réconciliera nos deux lobes du cerveau et redonnera un sens à nos vies. Je ne vous cacherai pas que je pratique la méditation taoïste et bouddhiste, car ces pratiques qui sont reconnues théistes pour les religions sont les seules à accepter entièrement la science et le rationalisme. Bien entendu leurs versions originelles et non leurs versions religieuses qui sont une déformation des enseignements des fondateurs. La spiritualité permet à mon sens de se reconnecter avec ce que vous appeliez la nature, faire qu'un avec les éléments dont nous sommes issus. Rappeler à l'homme moderne qu'il est un animal avant tout et qu'il a besoin de retrouver ses véritables racines. La science a prouvé les bienfaits de la méditation sur le psychisme et sur l'état général. La méditation permet de cultiver la compassion et le respect du prochain, elle casse cette froideur du monde moderne. Les croyances n'existent plus, plus de prières, plus de dieux, rien du tout, juste le calme et un coeur qui bat. Je souhaiterais avoir votre avis sur cet exposé. Sincèrement, Michael |
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| Au très prolixe et pénétrant Michel, Vous me semblez disposer de l'opposition entre l'irrationnel et le rationnel de façon bien trop mécanique, en l'appliquant sans aucune fluctuation sur l'opposition religion/science. Il me semble que votre époque souffre moins à cause de la rationalité qu'à cause d'une irrationalisation des sciences et de leur érection au niveau des dogmes religieux. Il me semble aussi que les sciences ne se réduisent pas, comme vous semblez fort le croire, à la médecine et à la mécanique. Il y a aussi les arts libéraux, dont la rationalité n'a fait qu'augmenter entre votre époque et la mienne. De plus, mon expérience de vie et de pensée m'obligent à ne pas partager votre nostalgie de la chose religieuse. Quand à votre rejet de la science, il me semble ne s'appliquer qu'à un petit ensemble de techniques qui, de toute évidence, ne peuvent aucunement servir de fondement à un systeme de philosophie satisfaisant pour guider la connaissance et l'action. Le savoir est souvent une chose abusée ou distordue, mais ne saurait en aucune façon être une chose regrettable. Distordu, il faut le redresser. Abusé, il faut le rendre à sa décence. Mais il ne vaut de rien, face aux maux du savoir, de regretter les temps de plus grande ignorance, en s'exclamant «En ces temps, au moins...» Vôtre, Benedict de Spinoza |
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| Cher Benedict de Spinoza, Si je vous ai paru si virulent face à la science ce fut dans le but d'affiner ma propre réflexion en me faisant un peu l'avocat du diable et soutenir l'antithèse qui fera apparaître la clarté du phare au-delà de la tempête, mais je suis bien entendu d'accord avec vous sur bon nombre de points. Je suis pour une laïcisation des cultures et un métissage des ethnies, c'est à mon sens la voie contre le fascisme et le dogmatisme idéologique, un enfant issu de deux ethnies rivales ne peut que les réconcilier et amener la paix. Croyez que je ne vous comprends que trop en ce qui concerne le fait religieux pour moi-même l'avoir éprouvé, j'ai parfois des sentiments assez confus en moi sur le sujet. J'ai de la haine envers tous ces religieux qui m'on brimé pendant mon enfance, j'ai de la haine quand je vois mes neveux suivre le même chemin de l'ultra-orthodoxie et je reste là impuissant. Ma soeur est mariée à un rabbin ultra-orthodoxe, mais c'est ma soeur, les rabbins ne sont que des hommes après tout, j'essaye de contrôler cette rancoeur, mais faut-il tolérer l'intolérance? Le phénomène de sécularisation des cultures commence à faire son effet, d'après un sondage, le nombre de sans religion a énormément augmenté ces 30 dernières années, d'autre part, la dernière statistique mondiale a fait apparaître que 16% de la population mondiale (environ 1 milliard d'êtres humains) se réclamaient de l'athéisme, contre 33% pour les confessions chrétiennes. Les choses avancent et nous vous devons toutes et tous beaucoup. Nous est-il permis d'espérer un jour un monde sans religions, sans clivages, sans nations et sans guerre? Très sincèrement, Michael |
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| Oui. Benedict de Spinoza |