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Benedict de Spinoza

     
   

La vertu

    Très vénérable Monsieur Bénédict de Spinoza,

Je serais de ce monde qui est infortuné d une ignorance abyssale concernant votre répertoire sagace, a priori votre inclination naturelle pour les sujets portant sur l être humain et les nombreuses épreuves que lui sont ses fardeaux terrestres.

Avec la plus grande déférence, je serais très reconnaissante si vous pouviez m éclairer sur la validité de ce qu est la vertu?

Je reste votre humble apprentie,

Evelyne




La vertu

À la très modeste et contrite Évelyne,

Il en est de la vertu comme d'une foule de catégories relevant de la chose morale. Elle fait l'objet d'enflures et de superfétations peu communes dans le jeu des empoignades intellectuelles de mon temps et du vôtre. La saine rationalité requiert pourtant simplement que la vertu ne soit rien d'autre que notre aptitude à nous conformer aux contraintes que fait régner sur nous la Nature de l'Être. Sera vertueux celui ou celle qui profitera des plaisirs de façon raisonnable et ne se baignera à la rivière que lorsqu'elle n'est pas excessivement froide. Vertu et simplicité s'accompagnent toujours et rien n'est moins vertueux que d'agir de façon ordinaire et conforme à l'usage commun.

Spinoza





Très digne et auguste Monsieur de Spinoza,

Nous venons tout juste de fêter le nouvel an, alors je prends cette occasion pour vous souhaiter, avec la plus grande sincérité, une année remplie de joie, d'une santé saine rétablie, et d'un succès assuré!

Toutefois, en ce qui concerne la vertu, l'eau de la rivière peut être excessivement froide pour l'un, titillante pour l'autre, et même moyennement tempérée pour certains. La vertu est vue, vraisemblablement, à travers un prisme; n'étant ni historiquement, ni géographiquement une qualité fixe. Ce qui peut être le plus ordinaire à la Nature de l'Être peut autant être condamné par autrui. Par exemple, être né avec des cheveux roux ou le fait d'être gaucher était auparavant jugé d'un mauvais œil, condamnant l'enfant à un sort peu enviable et aux persécutions, ne lui permettant pas d'avoir recours à la vertu. Semblable est le statut des femmes qui continuent de nos jours à souffrir sous le fléau de la discrimination sexuelle. Étant donné la démographie supérieure des femmes, nulle autre chose ne pourrait être plus naturelle ou ordinaire que «la femme». Aussi, la notion de l'équité pour la femme n'est-elle pas issue de choses les plus ordinaires et naturelles? Non, la vertu n'est pas axée sur l'ordinaire, mais plutôt sur l'arbitraire.

Mille respectueux hommages,

Evelyne




À la très fougueuse et assertive Évelyne,

Voilà que vous assignez à la notion de vertu un sens que je n'assignerais à rien d'autre qu'à la notion de conformité. Les rouquines et les gauchers furent spoliés non pas de ne pas avoir été vertueux mais d'avoir été distincts de ce que la conformité visuelle ou praxique de leur époque obscurantiste exigeait. La discrimination sur base sexuelle à laquelle vous faites référence procède du même type de conformisme malencontreux et n'est en rien corrélée à la saine rationalité ou à la moindre manifestation de vertu.

Vôtre,

Spinoza



Cher monsieur Bénédict de Spinoza, astucieux et perspicace philosophe,

J'apprécie beaucoup le temps que vous m'avez accordé en me répondant. Cependant, il me semble que vous avez mal conçu ma réplique à votre précédente réponse. Cela est dû, certainement, à ma maladresse à m'expliquer.

Au contraire de ce que vous semblez avoir compris, mon argument (soulevé par votre réponse initiale) signalait simplement que ceux qui sont persécutés (dans les exemples que j'ai donnés) n'avaient pas recours à la vertu (et pas qu'ils n'étaient pas vertueux ou qu'ils n'avaient pas manifesté de vertu). Leurs distinctions particulières (même banale) leur avaient barré (interdit), ou continuaient à leur barrer, l'accès à une voie/voix qui autrement pourrait mener à ce qui est conformément (ou conventionnellement) accepté comme étant vertueux. Autrement dit, les victimes de la persécution sont, par la nature même de celle-ci, arbitrairement discréditées (ou exclues), ainsi ne leur est pas permise l'éventualité de se démontrer vertueuses. Il y a ici une nuance de perspective. Mon raisonnement m'amène à questionner la validité même de ce qu'est la vertu, une notion basée (comme vous l'avez bien relevé dans votre réponse initiale) sur la moralité, mais que les liens menant à cette moralité m'échappent.

Je vous salue,

Evelyne



Vous me semblez évoquer de bien petites persécutions. Enfin, je ne vous étalerai les plaies de mon siècle en la matière.

Spinoza



Je serais de l'opinion que rien n'a changé depuis votre époque. Le XXe siècle se sera distingué par les atrocités commises contre l'humanité autant que l'aura fait le vôtre. Le XXIe siècle se montre déjà bien placé pour remporter le trophée du siècle le moins éclairé, même s'il est trop tôt encore pour le juger sur d'autres critères.

Votre humble apprentie,

Evelyne



Vous êtes meilleure juge de votre temps que je ne saurais l'être.

Spinoza