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Benedict de Spinoza

     
   

Éternelle essence

    Très cher ami,

Certains neurobiologistes semblent aujourd'hui pouvoir prouver, par l'expérimentation, la matérialité de l'âme, qui serait «une sécrétion du corps».

Ils donneraient ainsi raison à votre inspirateur Démocrite, pour qui «l'âme est un corps», et du coup validerait votre axiome «l'âme et le corps sont la même chose vue sous les deux attributs: étendue/pensée».

Ne peut-on démontrer d'un point de vue matérialiste (scientifique) une autre de vos propositions très prémonitoires en votre temps «l'éternité de notre essence».

Si on définit notre essence par «notre gène élémentaire» (qui nous particularise) les lois de la génétique - la logique de la filiation - et les théories de l'évolution, ne nous conduisent-elles pas à penser que notre essence est comme partie intégrante du premier être vivant (l'organisme unicellulaire originel) que la science de notre temps identifie?

Puis, en remontant le temps et l'évolution, penser notre essence comme partie de la «masse initiale» objet du big-bang, que vous définissez par la substance?

Notre essence aurait donc toujours existé! Et comme dans la nature rien ne se perd mais tout se transforme... notre essence, nécessairement, nous survivrait.

Ainsi, «matériellement» nous serions éternels!

CQFD

Pierre ÉGLANTINE



Au très savant et très tonique Pierre Églantine,

Du fond de ce pétaradant galimatias neurobiologique, génétique et jovialement bigbanguesque, je décode une tentative unificatrice qui me sourit. Il est en effet fort doux à mon oreille qu'une réflexion s'énonce dans le sens d'une continuité stable de l'être et en toute déférence envers une substance commune pour l'ensemble des facettes de l'existence humaine. Cela repose l'esprit de ce plat dualisme cartésien, dont il est plus que patent, que la saine rationalité n'a trop que faire. Je me félicite aussi fortement que le titre fort plaisant de «matérialiste» apparaisse, sous votre plume, exempt de la moindre pointe de péjoration. Il y a là une fraîcheur du ton et une sagacité de la pensée qui ne manquent pas de me rassurer sur ce lointain avenir que vous m'annoncez si triomphalement.

À vous lire, la notion d'âme sort cependant singulièrement altérée.

Tant et tant que, strictement entre nous et de mon siècle au vôtre sans effet de rétroaction souhaitée, j'en viens à me demander (sur la notion d'âme) s'il y a tant que cela lieu de la perpétuer.

Vôtre,

Spinoza




Très cher ami,

En effet, foin de génétique et de darwinisme, disons que nous descendons tous d'Adam!

Enfin, pour ne pas déraisonner avec les chrétiens, oublions Adam et substituons-lui le premier être vivant, appelons le «particule élémentaire».

Or, par «descendre de» j'entends «être inclus dans».

Donc, ce qui singularise chaque être vivant, son «essence», est incluse dans cette particule élémentaire. Je veux dire: matériellement incluse par le processus génétique.
Si l'univers n'était composé que d'êtres vivants, nous pourrions appeler cette particule élémentaire «substance unique».

Or, votre attribut de l'étendue est composé de bien d'autres modes tels les minéraux... Qui plus est, il y a une infinité d'attributs!

C'est pourquoi je postule la substance comme «la masse initiale» la «soupe d'attributs» dont notre essence est nécessairement issue.

Si notre essence est partie de la substance, nous avons l'âge de la substance... et sa durée.

Est-ce clair cher Beneto?

Pierre Églantine



Sphérique, lisse et onctueusement moniste.

Spinoza