Deus sive natura
       
       
         
         

laforestam@videotron.ca

      Très estimé Maître,

Depuis plus de deux ans, je scrute vos oeuvres et je dois avouer que l'écoute de vos textes sur cassettes m'ont apporté beaucoup de sérénité. En effet, certains soutiennent qu'il est nécessaire de transcrire à la main vos textes pour vraiment les comprendre. Quant à moi, je les lis à haute voix pour les enregistrer sur cassettes que je réécoute chaque jour en prenant ma marche quotidienne de 10 kilomètres. Et il va de soi que cela donne beaucoup à penser. Il ne reste que vos 84 lettres à lire et enregistrer mais votre présence sur Internet pallie à cette carence.

Pendant de nombreuses années j'ai été sceptique, voire agnostique. Après avoir complété un bacc en théologie et un autre en histoire, je me suis tourné vers la philosophie pour donner un sens à la place de l'homme dans l'univers. Je souscris avec vous que tout ce qui est et arrive est sous l'emprise des lois de la nature. Albert Einstein disait de son côté que «Dieu ne joue pas aux dés» et mon prof de philo me confiait que vous étiez son philosophe préféré.

Mais voici mon problème: votre «Deus sive natura» me perturbe et me place dans le dilemme de l'âne de Buridan et je m'explique. Au début, je n'y voyais pas de problème car vos lecteurs peuvent s'alimenter soit à l'autel de l'amour intellectuel de Dieu, et s'ils y voient là une forme de dualisme, ils peuvent se replier sur les lois implacables de la nature. Mais en approfondissant votre pensée, je vois bien que la nature ne peut me faire communier à la connaissance du troisième genre. Pour moi, c'est clair que si Dieu existe, il ne peut être beaucoup différent de celui que vous définissez. Ici, permettez-moi de citer un de vos admirateurs, André Comte-Sponville dans un article intitulé «Morale sans fondement»: «Dans le christianisme, le vrai Dieu et le bon Dieu ne font qu'un! À bien y réfléchir, on pourrait envisager au moins abstraitement deux dieux différents: un Dieu théorique, le vrai Dieu qui dominerait toutes les vérités, et un Dieu pratique, le bon Dieu qui dominerait toutes les valeurs. Mais ceci serait impossible: ce ne serait plus Dieu.» Il est clair que vous souscrivez au premier Dieu et pourfendez le deuxième comme «l'asile de l'ignorance» dans votre appendice de la première partie de l'Éthique.

Vous pouviez considérer que votre éminent collègue Descartes avait fait appel au dualisme quand il avait opté pour deux substances soit l'étendue et la pensée, ce qui lui permettait d'asseoir le siège de l`âme dans la glande pinéale. Ne pourrait-on pas vous accuser du même stratagème quand vous arrivez au bout de la chaîne quasi infinie des causes de la nature pour faire intervenir un Dieu créateur qui constitue la seule substance qui englobe toute la nature? Je doute que vous allez me répondre que je raisonne à l'envers en partant de mes premières observations sur la nature pour arriver à celui qui l'a engendrée. Mais dites-moi, avec tout le respect que je vous dois, quelle est la différence entre celui qui fait l'inspection d'un édifice en commençant soit du sous-sol au crête et celui qui commence de la crête pour terminer au sous-sol de l'édifice? Mon exemple est vulgaire, j'en conviens, mais il s'agit toujours du même édifice.

Pourquoi alors cette constante que la nature a présidé à toutes les étapes naturantes de la création incluant bien sûr l'indéterminisme et le chaos? Pourquoi dois-je faire appel à un Être suprême pour amorcer et régir les lois de la nature? Est-ce que les lois de la nature pourraient réellement être différentes de ce qu'elles sont? Un carré contient quatre angles droits ou 360º et si je bissecte deux de ses angles, j'obtiendrai deux triangles qui contiendront chacun une somme de leurs angles de 180º. Est-ce que dans quelque univers autre que le nôtre, cela pourrait être différent? Saint-Exupéry, dans «Le petit Prince», ironise ce roi qui n'ordonne que des décrets dont il est certain d'être obéi comme: «J'ordonne au soleil de se lever demain matin à 5 heures quarante-cinq». Certainement que ces idées ont dû vous hanter. Et votre rigueur intellectuelle n'a certainement pu fléchir devant l'hostilité de votre siècle à toute forme d'athéisme non-équivoque. Vous étiez théiste et on vous accusa d'être athée.

Freud nous assure que c'est pour ne pas briser le lien paternel que nous avons inventé Dieu. De mon côté, je soutiens que c'est pour échapper à la crainte de la finitude mais vous semblez très bien l'accepter et ce, en harmonie avec la nature.

En concluant, je reviens à mon âne de Buridan: mon coeur a faim de cet amour intellectuel de Dieu, mais mon intellection me ramène à l'idée d'une nature qui s'auto-génère éternellement ou à un monisme intégral. Je sais que vous pourriez me répondre, cher Maître que ce choix ultime est laissé à chacun, mais 325 ans après votre décès, maintenez-vous encore votre option pour Dieu?

Mais alors, pourquoi ce «sive natura»?

André-Marie Laforest

 

       
         

Benedict de Spinoza

      À la très savante et très pénétrante Andrée-Marie Laforest,

Je suis assez soulagé, à la lecture de cette suite de commentaires, de constater qu'en votre temps ma pensée n'est pas constamment déformée. Il me semble avoir été ici assez finement compris de vous, et vous souffrirez quelques respectueux commentaires de détails, qui nous mèneront au coeur de la question que vous soulevez.

Vous me qualifiez de théiste. C'est là une formulation imprécise qui risque de mener à des conclusions erronées sur ma pensée. Dans ce tapageur jargon moderne, dont la barbarie n'est pas parfois sans faire un effet similaire à l'ancien galimatias des scolastiques, il est impérativement requis de me qualifier plutot de déiste. En effet, le théiste adhère à la batterie de représentations anthropomorphisantes de Dieu, vision errante et superstitieuse faisant une place surfaite à ce que vous nommez, avec une ironie fort judicieuse, le «bon dieu». Le déisme, au contraire, rejette toute omnipotence active de l'être suprême, au profit de sa simple omniprésence naturelle. Telle est plutôt ma position, la seule qui me semble reposer sur quelque rationalité.

Je dois aussi m'en prendre à votre métaphore de l'édifice, moins pour sa vulgarité -les images triviales sont fort souvent les plus fortes- que pour son inexactitude. C'est qu'à y penser dans le propre état d'esprit, il s'avère que de parcourir un édifice de la base au sommet ou du sommet à la base disons, pour en faire une inspection sanitaire, mènera à un résultat identique et n'instruira en rien sur la question centrale de ses conditions d'engendrement. L'image aurait eu prise si vous m'aviez fait état d'une recherche sur les matériaux de construction, leurs carrières d'origine, sur une discussion avec les architectes et les maçons, etc. Je ne m'étends pas sur ce problème strictement formel par crainte de vous ennuyer, autant que par certitude d'être parfaitemnt compris de vous en cette critique.

L'identification de dieu à la réalité naturelle est le fondement de mon système de philosophie. Vous me demandez pourquoi, la réponse est plus simple que la question. L'omnipotence divine lorsque libérée des ses oripaux anthropomorphiques nous laisse face à face avec l'impérieuse nécessité de la réalité naturelle. Toute réduction de ce fait inexorable renoue inévitablement avec la superstition volontariste du dieu-eloim acteur-punisseur, des théistes, avec son cortège de distorsions de la connaissance et autres penchants extrêmes. Et c'est tout simplement mon tour de vous demander alors pourquoi...

Pourquoi voudrait-on perpétuer une si barbare chimère?

Benedict de Spinoza