|
|
||
|
David |
||
|
CQFD |
||
| Bonjour, Monsieur de Spinoza. Plusieurs questions sont en moi. CQFD, tel figurait à la fin de vos démonstrations: ce qu'il fallait démontrer. Faut-il démontrer? L'existence de Dieu, peut-on la démontrer à l'échelle d'un raisonnement rationnel? À l'échelle d'un entendement, d'une raison humaine, finie? Est-ce que le fini peut vraiment démontrer l'infini? CQFD? Au très vif et profond David, Une réflexion adéquate sur votre propre question vous amènera à conclure que la connaissance descriptive ne peut s'adonner qu'à deux actions: soit montrer, soit démontrer. De la prémisse voulant qu'il faut remplacer l'ignorance et la croyance au fallacieux (qui sont des variantes du même manque) par une connaissance adéquate du monde, il découle comme de source que toute entité ne pouvant être montrée doit être démontrée. CQFD! Scolie: Cet impératif de la connaissance descriptive s'applique à la question de l'infini comme à tout autre fait du monde et notre propre finitude n'a pas grand-chose à voir avec les limitations éthiques que notre quête de connaissance accepta, de tout temps, de ne pas se donner. Observez aussi qu'historiquement quiconque a combattu l'activité démonstrative procéda en fait à la promotion, ouverte ou feutrée, d'un maintien de l'ignorance, obscurantiste ou autre. Ceci est en parfaite conformité avec le raisonnement exposé supra. À M. de Spinoza, Vous parlez de connaissance adéquate du monde dans votre axiome. Ceci étant, comment définir une connaissance adéquate du monde dans un monde où même ce qui est sûr ne l'est pas? Je n'irais pas jusqu'à revendiquer la docte ignorance, mais le monde est un monde interprété par l'humain, et il est légitime de s'interroger sur la véracité de la certitude. Trouver la vérité, est-ce vraiment possible? Quoi qu'il en soit, l'homme ne pourra jamais être sûr de la démonstration, il pourra être sûr uniquement de ce qu'il a montré, car ce qui est montré existe. Tout dépend encore de ce qu'on entend par «existe», si les sens ne permettent pas d'accéder à la certitude, est-ce que la raison le peut vraiment? Il faudrait une assurance que ce que je démontre est vrai. Et je ne peux pas dire cela sans démontrer que Dieu existe. Ainsi comme avant de démontrer l'existence de Dieu, je n'ai pas pu démontrer que ce que je démontre est sûr, alors je ne peux pas faire confiance à ma raison, à cette existence, à cette démonstration. Descartes recherche l'existence de Dieu afin de pouvoir être sûr de toutes les vérités rationnelles. Mais il considère également cette existence comme une vérité rationnelle. Le rationnel ne peut pas démontrer le rationnel. Dieu est, on ne peut pas dire qu'il existe, sinon, on renie les termes de foi et de croyance. Il faut ainsi prendre du recul sur tout ce qu'on prétend démontrer, en un mot il faut réfléchir (au sens premier du terme). David Au très sceptique et très dubitatif David, Sachez que le frémissement constant de la certitude s'applique à toute option dans la connaissance, y compris la ci-devant omniprésence de l'incertitude à laquelle vous adhérez avec tant d'enthousiasme. Il n'est pas du tout certain que notre connaissance soit si... incertaine. Je vous demande simplement de placer un florin dans la poche de votre pourpoint et de marcher six pas. Palpez ensuite la poche du susdit pourpoint, vous y sentez la forme de la piécette. Il est indubitable que la poche n'est pas percée. Aucun tintement ne s'est fait entendre sur le sol bien dallé que vous foulez. Ces menues monstrations progressent inexorablement vers la démonstration qui les attend, comme l'implication implacable qu'elle est. Tout bon. Marchez encore d'une douzaine de pas puis arrêtez-vous doucement. Pousserez-vous le pyrrhonisme embrouillé jusqu'à prétendre que vous doutez que ce florin soit encore dans votre poche? Allons, allons, ceci n'est pas un cauchemar ou une fantasmagorie mais la vie. Rendez-vous au marché, c'est le seul endroit ou vous vous séparerez de cette forte somme. Marchez, marchez, CQFD, CQFD... À force de vouloir douter de tout à votre manière, vous finirez, en clopinant et butant constamment des pieds et du chef dans les plus petites de nos certitudes ordinaires, par effectuer, par l'absurde, la démonstration la plus éclatante de la validité de la susdite démonstration rationnelle. Spinoza Assoupissez-vous quelques instants, vous rêvez que vous avez placé un florin dans votre poche. Vous marchez quelques pas, et palpez votre poche, le florin y est bien. Vous en êtes sur, vos sens vous l'indiquent, vos sens vous le montrent. Marchez une dizaine d'autres pas, vous remettez la main dans la poche, le florin est là vous en êtes sûr. Vous pouvez même sortir le florin de votre poche, il est bien là. Vous êtes à présent certain de la réalité de ce fait. Vous avez la certitude que ce que vous vivez est réel. Alors CQFD... Réveillez-vous! Palpez votre poche quelques secondes, plus de florin, plus rien! Vous étiez pourtant sûr d'y avoir placé un florin. Je viens de vous montrer la non-véracité de la certitude. Ce qu'il ne fallait pas démontrer. Ceci étant: il est vrai qu'on ne peut être sûr que tout soit incertain. Mais on ne peut non plus être sûr que tout soit certain. On a donc une incertitude sur la certitude et non pas une certitude sur l'incertitude. Je ne pense pas qu'il faille douter de tout, mais il est indispensable de comprendre qu'on ne peut pas tenir pour vrai ce qui est certain. À l'état de conscient, je palpe ma poche, mon florin est bien là, j'en suis certain. Je vis dans cette certitude. Mais est-ce bien vrai? Est-ce que j'existe vraiment? Est-ce que le monde existe vraiment dans cet univers, dans cet atome? Tout ce qu'on a démontré est vrai dans notre monde, mais on ne peut garantir que les règles qui régissent notre monde ne sont pas que pure imagination. Et peut-être que c'est Dieu qui a tout imaginé. David Les rêves sont rarement aussi précis. Des brouillages leur donnent une allure bien plus chimérique et fantasmagorique que ce que vous en prétendez. Le rêveur s'en avise fort souvent lui-même avant même de quitter l'état de sommeil. Votre description du rêve est donc fort inadéquate et ne peut servir de postulat pour rien. Ajoutez à cela que le réveil rectifie toujours le flou onirique et que c'est sans hésitation aucune que nous préférons l'information perçue dans l'état de veille à celle venue du rêve. Réveillez-vous! Palpez votre poche quelques secondes, plus de florin, plus rien! Vous étiez pourtant sûr d'y avoir placé un florin... Je viens de vous démontrer la véracité de la certitude... du réveil abrupt. Spinoza Mais la vie va peut-être trouver son réveil elle aussi
un jour...
|
|
|
|