Court traité |
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| Très honoré Maître, Je me permets de venir déranger votre béatitude éternelle parce qu'une question occupe mon esprit. Êtes-vous l'auteur du court traité ou bien avez-vous laissé un de vos disciples l'écrire à votre place, grâce aux notes des cours suivis chez vous? Le court traité, a-t-il été écrit en latin ou en hollandais? Pourquoi parlez-vous de l'Éthique dans vos correspondances alors que vous pensez au Court Traité? N'avez-vous pas choisi le titre de: korte verhandeling? Je vous demande humblement pardon de vous poser tant de questions, comme si vous étiez un vulgaire criminel aux prises à un interrogatoire de police. Mais il y a des circonstances atténuantes: je vous pose ces questions au nom d'un ami très cher qui est empêché. Il est en prison et étudie votre oeuvre avec joie depuis plusieurs années. D'ailleurs à mes yeux, il est le seul disciple vivant que je vous connaisse. Il est vrai que je connais peu de gens. Très cher et très honoré Maître, je vous remercie de prendre le temps de répondre à la simple mortelle que je suis. Mais en fait, c'est à l'un de vos disciples que vous répondrez car je me chargerai de communiquer votre réponse à mon ami dès que je l'aurai. Sincères amitiés, Catherine |
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| À la très inquisitrice et déférente Catherine, Je vous écris du présent, de l'année 1676 très précisément. Il n'y a aucune béatitude à cela, car ce sont des temps très durs, tout comme les vôtres probablement. De fait, votre époque est, pour sûr, pour moi, un mystère et une utopie, mais ce n'est certainement pas un paradis terrestre. Qu'il en soit autant pour vous de la mienne... J'ai fini, en vous lisant et relisant, par comprendre une chose très grave: le gros de la publication de mon oeuvre est posthume, et la configuration dans laquelle vous vous la représentez m'est singulièrement étrangère. Je ne sais donc mie de ce «Court traité» dont vous me parlez... Sur cette question, plus délicate qu'il n'y paraît, tout ce que je suis arrivé à tirer de mes hôtes de Dialogus (des gens de haute vertu, et très pudiques sur tout ce qui concerne la mort de leurs hôtes historiques) est que mes précieux manuscrits seront emportés, sitôt après ma mort, par l'excellent Louis Meyer, homme droit et rangé, qui les fera publier à Amsterdam sous le sigle B. de S., grâce à un don anonyme. En conditions normales, j'écris tout moi-même, l'idée d'un disciple porte-plume m'est étrangère. Le susdit traité est donc certainement de moi. Pour savoir en quoi consiste le traité auquel vous pensez, et s'il se distingue ou s'identifie à celui auquel je pense moi même, il va falloir m'en faire parvenir le premier paragraphe. Respectueusement vôtre, et avec tous mes regrets, Benedict de Spinoza |