C'est un peu court
       

       
         
         

Zapatou

      Monsieur Baruch,

Je ne peux considérer que vous soyez un simple penseur du déterminisme, qui sape les bases de toute réflexion plus avancée. Certes l'homme est déterminé par des passions, mais est-il le dernier maillon de la chaîne? La liberté lui est-elle totalement refusée (pour moi, mon idée -philosophique, j'entends- est faite, mais je ne sais trop comment lire vos textes) et se destine-t-il à une sorte d'animalité en ce qui regarde sa liberté?

Peut-on dire que parce que l'homme croit être libre dans l'ignorance des passions qui déterminent ses actes, il n'atteint jamais une liberté (qui n'exclut pas la nécessité, évidemment, et sur laquelle elle repose), même la plus infime?

J'aimerais savoir ce que vous pensez du texte de Chestov «Les pierres douées de conscience» (La Seconde dimension de la pensée, in Athènes et Jérusalem), et considérez bien que Chestov n'est pas un obscurantiste (pardonnez-moi de vous le signaler). Plus loin que la négation évidente de votre texte qu'il prend à contre-pied, refuserez-vous la tonalité purement polémique du texte (et donc qui ne fait qu'exprimer le soupçon de spéculation qu'il a contre les philosophes), vous posez-vous en désaccord absolu à la pensée de Chestov, êtes-vous un penseur de la prison?

Je ne peux me résigner à penser cela du terrible exilé qui vécut dans la douleur de sa liberté. La nécessité temporelle dans laquelle je me trouve ne me permet pas de me pencher assez sérieusement sur vos oeuvres dès maintenant, mais ne pensez-vous pas que la connaissance spéculative permet la liberté, par laquelle l'homme se pâme dans l'onde de la nécessité?

Croyez bien à mon éternelle admiration.

Un schizophrène

 

       

 

       

Benedict de Spinoza

      Au placide et intrigant anonyme qui se désigne «schizophrène»,

De ce Chestov dont on me rapporte qu'il naîtra un peu moins de deux siècles après ma propre mort, il faudra ne pas vous formaliser que je ne dise mie. S'il a cependant de la liberté une idée similaire à la vôtre, voilà un penseur bien moderne charriant des idées bien éculées. Je me dois de vous signaler que je ne vois pas par quelle chaîne de raisonnement vous arrivez à une «animalité» humaine à partir du sort que je fais à cette vaine idée de liberté. Je ne les prive pas de leur humanité en leur imputant la croyance en la liberté, comme je le démontre explicitement dans ma Philosophie. Les hommes se trompent en ce qu'ils pensent être libres; et cette opinion consiste uniquement pour eux à être conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles elles sont déterminées. L'idee de leur liberté c'est donc qu'ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. Conséquemment l'idée de liberté n'est qu'une manifestation de leur courte ignorance, susceptible de se trouver éventée par une meilleure connaissance. Il en découle directement que ce serait de rabattre l'être humain à un rang qui ne lui sied guère que de lui attribuer une «animalité» simplement parce qu'il ignore. Admettez qu'à ce sévère régime, la plus étroite des ruelles d'Amsterdam serait un bestiaire innommable.

Je ne comprends pas pourquoi vous perpétuez cette idée de liberté contre toute raison. Tout autant je ne vois pas ce qui vous pousse à stigmatiser si ardemment la simple réalité du déterminisme. S'il vous plaisait de me l'expliquer je ne me priverais pas de vous entendre attentivement.

En attendant je reste vôtre,

Benedict de Spinoza