Athée? |
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| Bonjour, Beaucoup de vos ennemis et de vos adeptes vous ont considéré et vous considèrent comme "athée"; qu'en pensez-vous? Vous considérez-vous comme athée religieux seulement ou aussi au sens philosophique? D'autre part, vous estimez-vous plus proche du bouddhisme que du judéo-christianisme, actuellement? Merci de votre réponse. Respectueusement Bernard Goldstein |
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| Au très pénétrant
et très sage Bernard Goldstein En voici une "bien raide" pour utiliser la langue libre de votre temps. On m'avait prévenu que votre époque discutait ouvertement et avec une grande habilité d'esprit les questions les plus délicates. J'admire cet état de fait mais n'y suis pas accoutumé. Veuillez pardonner ma nervosité. Il m'a été donné d'observer l'exactitude de votre prémisse. Entre mon siècle et le vôtre un certain nombre d'adeptes -certains d'entre eux extrêmement sagaces- et d'adversaires de ma pensée me placeront au nombre des athées. Je retiens entre autres la notion d'athéisme "de système" qui sera utilisée pour décrire les fondements philosophiques de ma métaphysique. Je salue dans votre intervention la distinction que vous suggérez entre théologie et philosophie sur la question de Dieu. J'ai affirmé dès 1663 que cette distinction devait se faire et, puisque nous parlons librement selon les critères intellectuels de votre siècle et non du mien, j'ai signalé, discrètement mais fermement, que mon intérêt et ma vocation intellective se concentrait exclusivement sur la dimension philosophique du problème. Accordons-nous donc d'abord pour congédier les diverses théologies, chrétiennes ou autres, et les religiosités de diverses natures. Cela va obliger le bouddhisme à descendre du coche ici aussi, sans plus. Nous sommes alors amenés au centre du problème. Mon système philosophique est-il athée? Je ne vous apprendrais pas que la première partie de mon OPUS MAXIMUS en philosophie s'intitule DE DIEU, et que vous n'y trouverez nulle part la moindre tentative de réfuter l'existence de l'Être suprême. Mais en même temps la systématicité et la recherche de rigueur qui caractérisent ma méthode réflexive m'obligent à traiter comme superstitions, légendes, ou jeux rhétoriques un grand nombre de faits afférents, considérés par maintes doctrines théologiques comme articles de foi. Je vous renvoie à mon TRACTACUS THEOLOGICO-POLITICUS pour les développements sur les miracles, les propos des prophètes, etc. Je crois que ce sont ces patents corollaires périphériques, et non le coeur de mon système qui m'ont valu la réputation d'athée. Les théocrates cultivant la fâcheuse propension à réclamer que la totalité de leur prise de parti soit reçu avec le statut de foi. C'est l'aspiration à l'intégral de l'intégrisme, ce dernier étant fort bien nommé. Je pense donc que l'imputation que l'on me fait en matière d'athéisme procède plus de l'accusation lapidaire que de la démonstration raisonnée. Mais j'aimerais vous entendre sur la question, homme du futur. Précisez, si vous le pouvez, la chaîne de raisonnement nous menant de la première partie de l'ÉTHIQUE à un athéisme philosophique... abstraction faite, encore une fois, des coups portés aux aspirations et hantises des différentes théologies, que nous devons d'ores et déjà considérer comme exclues de notre échange. Sauf si vous les ré-introduisez, ce qui me coûterait. Vôtre, et dans l'attente de vous lire Benedict de Spinoza |
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| Cher Maître! Je suis très honoré et ravi que, par-delà les siècles vous daigniez répondre à ma lettre. Voilà qui confirme ce que écriviez dans votre Ethique, au Livre 5, propositions 21, 22 et 23. Dois-je les rappeler pour mémoire?: "L'esprit ne peut rien imaginer et ne peut se souvenir des choses passées que pendant la durée du corps "et" Il y a nécessairement en Dieu une idée qui exprime l'essence de tel ou tel corps sous l'espèce de l'éternité", et enfin: "L'esprit humain ne peut être absolument détruit avec le corps, mais il en subsiste quelque chose qui est éternel". Et votre célèbre affirmation dans le Scolie de la dite proposition: "Néanmoins, nous sentons et nous expérimentons (certains traduisent: nous faisons l'épreuve) que nous sommes éternels". Mais vous savez, cher Maître que ces propositions du Livre 5 donnent pas mal de fil à retordre à nos modernes commentateurs qui font de votre oeuvre une lecture matérialiste et athéiste. Car enfin vous y démontrez, clair comme eau de roche, que quelque chose de notre être n'est pas détruit à la mort et que notre éternité se situe en Dieu sous forme de notre essence corporelle singulière. Nous subsisterions donc en Dieu à condition d'avoir atteint le 3ème genre de connaisssance, "l'Amour intellectuel de Dieu". Pratiquement, le vulgaire pourrait vous demander, ce que nous devenons après notre mort, si nous subsistons dans un monde différent de celui-ci, ou si notre esprit "se réincarne" indéfiniment. En ce dernier cas, votre doctrine ne rejoint-elle pas la croyance bouddhiste? Je salue dans votre intervention la distinction que vous suggérez entre théologie et philosophie sur la question de Dieu. Mais on vous la doit, cher Maître, et à quelques autres avant vous! Nous sommes alors amenés au centre du problème. Mon système philosophique est-il athée. Je ne vous apprendrais pas que la première partie de mon OPUS MAXIMUS en philosophie s'intitule DE DIEU, et que vous n'y trouverez nulle part la moindre tentative de réfuter l'existence de l'être suprême. J'en prends acte. Mais en même temps la systématicité et la recherche de rigueur qui caractérisent ma méthode réflexive m'obligent à traiter comme superstitions, légendes, ou jeux rhétoriques un grand nombre de faits afférents, considérés par maintes doctrines théologiques comme articles de foi. Je vous renvoie à mon TRACTACUS THEOLOGICO-POLITICUS pour les développements sur les miracles, les propos des prophètes, etc. C'est donc plus en raison de vos prises de position dans cet ouvrage que de votre philosophie dans l'Éthique, que l'on vous a taxé d'"athée". Seulement au sens religieux, parce que vous dégagiez l'idée divine de l'anthropomorphisme biblique?? Cependant, certains ont-ils raison de pousser plus loin votre pensée en affirmant que votre supposé athéisme serait d'ordre métaphysique, ontologique... et que vous n'employez le mot "Dieu" que comme un masque, un subterfuge vis-à-vis des autorités religieuses et des croyants qui vous persécutaient? Mais j'aimerais vous entendre sur la question, homme du futur. Précisez, si vous le pouvez, la chaîne de raisonnement nous menant de la première partie de l'ÉTHIQUE à un athéisme philosophique... abstraction faite, encore une fois, des coups portés aux aspirations et hantises des différentes théologies, que nous devons d'ores et déjà considérer comme exclues de notre échange. Sauf si vous les réintroduisez, ce qui me coûterait. Je crois savoir que la raison en serait l'assimilation que vous faites de Dieu avec la Nature. On néglige la distinction que vous faites entre "Nature naturante et Nature naturée", pour identifier complètement Dieu à la Nature naturée, la nature physique, sous "l'Attribut" exclusif de l'"Étendue", conçue comme substance unique, infinie et éternelle, auto-créatrice de ses modes, cause immanente... La nature se suffisant à elle-même, la négation d'un Dieu, cause première et transcendante, extérieure à cette nature, cette négation paraît s'imposer. Personnellement, je pense qu'en réduisant Dieu-substance à la Nature naturée on falsifie (sans doute par idéologie) votre pensée, mon cher Maître. Il est vrai que pour la science moderne, il n'existe que l'univers, ses phénomènes et ses énergies, donc une nature intégralement matérielle.Donc on réduit la substance à ses modes sous le seul attribut de l'Étendue. Qu'en dites-vous? J'aurais encore mille et une questions, mais cela suffit pour cette lettre. Je vous assure de toute mon attention et de mon profond respect. |
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| Merci de votre réponse généreuse
et rapide Je suis prêt à admettre que certains développements de mon système sont des concessions à la pensée policée et étroite de mon temps. Je déclare aussi que, attendu mon ignorance des possibilités et des limitations de circulation des présents échanges, il m'est pour le moment difficile de tamiser ces éléments du reste de ma doctrine. Le masque, Monsieur, me colle si étroitement au visage que l'arracher de façon subite me causerait une douleur cuisante, que je crains. Ce serait arracher sa barbe à un négociant d'Amsterdam, tout en requérant qu'il ne perde rien de son allure chafouine... Je dégage de vos développements sur l'éternité et sur Dieu une sorte de jubilation théiste qui me semble suspecte. De plus, laisser entendre, même à mi-mots, que la substance telle que je la conçois se réduirait à l'étendue procède, à mon sens, d'un réductionnisme cartésien qui ne me sied guère. Quant aux matérialistes, vous les congédiez presque aussi hâtivement que vous convoquez le Boudha dans nos affaires. Vous me citez bel et bien, en une scholastique qui a toute la surface de la fidélité. Mais je sors de l'exercice biscornu et avançant clopin-clopant sous votre plume. Le fait que mon système philosophique puisse être exploité pour légitimer des religiosités, triomphantes, ou rampantes, me laisse un goût très amer. Je crois, Monsieur, que nous nous sommes compris. Le reste serait ferraillage tatillon qui ne susciterait qu'humeur et déconvenue. Vôtre, Benedict de Spinoza |
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| Cher et honoré Maître. Je vous remercie très sincèrement de votre lettre; je me sens si peu digne de l'attention que porte à ma médiocrité un si profond esprit que le vôtre, et je vous prie de ne me point tenir rigueur des bévues que je puis commettre dans l'interprétation de votre pensée, compte tenu de plus de trois siècles qui nous séparent. Je me permettrais donc, avec votre autorisation infiniment complaisante, de vous interpeller de nouveau sur certains points de votre doctrine qui me posent question. Par exemple, (ce que vous écrivez au chapitre 19 de votre ATP Autorités Théologique et Politique), doit-on le prendre comme l'expression de votre pensée véritable ou une concession au Pouvoir religieux et politique qui enserrait la société de votre temps dans ses mailles de fer? Un masque, en quelque sorte! Je vous cite: "On devra donc bien nous concéder que, comme nous le voulions, Dieu règne sur les hommes par l'intermédiaire des Autorités politiques." Et plus loin: "Nous arrivons donc sans hésiter aux conclusions suivantes: la religion, qu'elle soit révélée par la lumière naturelle ou par la lumière prophétique, n'acquiert de force de commandement qu'en vertu du vouloir des personnes qui ont le droit de gouverner; en second lieu, Dieu n'exerce de règne particulier sur les hommes que par l'intermédiaire des Autorités politiques (etc...) Mais si, comme l'établissent l'expérience et la raison, la législation divine (positive) prend sa source dans le vouloir des souveraines Puissances, il s'ensuit que ces mêmes Puissances sont qualifiées pour l'interpréter." Alors je me demande si, aujourd'hui, les "intégristes" religieux de tous bords, et je pense particulièrement aux Islamistes, dont la puissance ne fait que croître dans le monde, ne trouveraient pas dans votre Traité, la justification de la théocratie qu'ils voudraient établir? (c'est patent en Arabie Saoudite, en Afghanistan et ailleurs... et ce que souhaiteraient les Juifs pieux en Israël). Il est vrai que votre chapitre 20, fait entendre un tout autre son de cloche, qui s'intitule: "Dans une libre république chacun a toute latitude de penser et de s'exprimer". Si je vous comprends bien, honoré Maître, le régime idéal serait donc un État qui, à la fois, conjuguerait le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, (ce qui est contraire à notre conception de la laïcité: séparation du religieux et du politique) et en même temps garantirait la liberté de penser et d'expression des citoyens. N'est-ce pas un idéal impossible, irréaliste, comme on le constate partout où existent et ont existé des États théocratiques? Il me paraît y avoir là une contradiction qu'avec toute la déférence que je ressens pour votre grand esprit, je vous prie de m'éclaircir. Je manque de temps pour répondre au reste de votre communication et vous prie humblement de m'en excuser, mais je pense y répondre ultérieurement. En attendant je vous serais infiniment reconnaissant d'examiner la question que je vous soumets... Respectueusement, votre attentionné lecteur. Bernard Goldstein |
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| Au très savant et très
subtil Bernard Goldstein Vous semblez vouloir accorder licence à une interprétation théocratique de mes propos explicites en matière de pouvoir politique. Je m'autoriserai de deux observations, l'une externe à mon argumentation, l'autre interne. De l'extérieur de mon système, il faut s'aviser de la haute improbabilité d'une mobilisation de ma pensée par des intégristes musulmans. Ne suis-je pas un Juif, excommunié, suspect d'athéisme, et, bon an mal an, flanqué de Bacon et de Descartes, l'une des figures héraldiques de la pensée rationaliste occidentale? Voilà autant de stigmates, admettez-le, qui m'éliminent comme source ou référence chez des zélateurs qui, moins de par l'islam en soi que de par l'état d'esprit rigide particulier aux sectateurs de toutes tenues, rejettent d'emblée par préjugés superficiels et attention excessive aux particularités biographiques les légions et théories de penseurs qui ne sont pas de la mouture transmise par les sermons des maîtres attitrés du culte. De l'intérieur de ma pensée maintenant, je me dois d'insister sur le fait que de par la volonté d'un Dieu pour qui perfection et existence sont une seule et unique chose, ne se manifeste la volonté politique dudit Dieu qu'à travers l'action politique des instances investies dans cette activité particulière, à savoir l'action de politique et de gouvernement, et ce au sens le plus large des susdits termes. Ceci donc à l'exclusion d'une intervention divine de nature surnaturelle ou miraculeuse via des canaux inhumains, ou humains. Ce premier cas de figure faisant référence à toute manifestation directe de l'action divine dont je rejette la réalité comme distorsion légendaire ou superstition. Et ce dernier cas de figure incluant tant les transes des chefs de guerres ou de sectes, que les jeux de coulisses des divers ministres des cultes et autres derviches, cherchant constamment, de par des pulsions les retirant fort abruptement de leur champ de compétence strict, à s'approprier le pouvoir "temporel" (pour reprendre le mot de vogue dans les cercles chrétiens). Méditez attentivement la pensée telle qu'elle se déploie dans mon Traité des autorités théologique et politique, ce sera pour vous aviser que rien ne s'y trouve pour asseoir les prémisses doctrinales des théocraties qui de plus, rappellons-le à notre tristesse commune, n'argumentent pas rationnellement mais décrètent ex cathedra en toutes matières, et surtout en matières relatives aux pouvoirs. Respectueusement vôtre, Benedict de Spinoza |
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| Très honoré Maître, Vous écrivez dans votre réponse à ma lettre du 31: «Vous semblez vouloir accorder licence à une interprétation théocratique de mes propos explicites en matière de pouvoir politique. Je m'autoriserai de deux observations, l'une externe à mon argumentation, l'autre interne». J'aquiesce à votre argumentation "externe". On voit mal, en effet, les islamistes et "sectateurs" de toutes farines se référer explicitement à votre TTP, pour légitimer philosophiquement leurs ambitions théocratiques! Vous seriez au contraire leur "bête noire", l'homme à abattre, pour terminer la tâche du fanatique qui vous poignarda lâchement, pour avoir osé enseigner, à la suite de notre grand Descartes, la tolérance et la liberté de pensée et d'expression! Je désirais seulement soulever une question à propos de ce qui m'apparaît comme une contradiction entre, justement, cette revendication si moderne et certaines de vos propositions qui semblaient suggérer qu'il revenait aux Autorités publiques de garantir l'exercice de la religion dans la société. Cette conception d'un lien étroit entre "pouvoir temporel" (ou civil) et "pouvoir spirituel" me paraissait risquer d'aboutir à la légitimation, d'abord d'une religion dominante, puis d'une transformation de celle-ci en religion d'État, enfin en religion exclusive, dont l'exclusivité serait assurée par le pouvoir politique. C'est bien ce qui s'est toujours passé dans l'Histoire, partout, dans la Chrétienté aussi bien que chez les mahométans, et encore aujourd'hui en Arabie et ailleurs. «De l'intérieur de ma pensée maintenant, je me dois d'insister sur le fait que de par la volonté d'un Dieu pour qui perfection et existence sont une seule et unique chose, ne se manifeste la volonté politique dudit Dieu qu'à travers l'action politique des instances investies dans cette activité particulière, à savoir l'action de politique et de gouvernement, et ce au sens le plus large des susdits termes. Ceci donc à l'exclusion d'une intervention divine de nature surnaturelle ou miraculeuse via des canaux inhumains, ou humains. Ce premier cas de figure faisant référence à toute manifestation directe de l'action divine dont je rejette la réalité comme distorsion légendaire ou superstition. Et ce dernier cas de figure incluant tant les transes des chefs de guerre ou de secte, que les jeux de coulisses des divers ministres des cultes et autres derviches, cherchant constamment, de par des pulsions les retirant fort abruptement de leur champ de compétence strict, à s'approprier le pouvoir "temporel" (pour reprendre le mot de vogue dans les cercles chrétiens). Méditez attentivement la pensée telle qu'elle se déploie dans mon Traité des autorités théologique et politique, ce sera pour vous aviser que rien ne s'y trouve pour asseoir les prémisses doctrinales des théocraties qui de plus, rappellons-le à notre tristesse commune, n'argumentent pas rationnellement mais décrètent ex cathedra en toutes matières, et surtout en matières relatives aux pouvoirs». Je constate que votre pensée d'une part puise sa source dans la Bible (les prophéties plus précisément) et, d'autre part, s'est élaborée dans le contexte socio-politique des Pays-bas, à votre époque, où régnait heureusement le pluralisme religieux, la coexistence quasi-pacifique des communautés juive, catholique et protestante. Votre TTP consacre beaucoup de place à l'exégèse de l'Écriture sainte, source commune de ces trois confessions. Dans le but évident d'en dégager une conception de la Foi religieuse épurée des superstitions produites par des interprétations archaïques et anthropomorphiques de la Divinité. Aussi, je me permets de vous soumettre la conclusion que de mes réflexions, suscitées par votre savant et très profond ouvrage, sur lesquelles je vous prie humblement de me donner votre avis hautement autorisé, sans complaisance. Je crois donc : 1) que pour vous la Religion est indispensable dans une société. Je pense que c'est une vérité admise par les philosophes de tout temps (même dans l'Antiquité, par Epicure ou Lucrèce) et au moins jusqu'à Kant, en Europe. L'Histoire ne connaît aucune société sans religion, et les régimes politiques qui ont voulu s'en passer en notre siècle, par d'affreuses tyrannies, n'y ont pas réussi longtemps. Au contraire leurs persécutions n'ont fait que renforcer dans les masses le sentiment d'appartenance à leur religion ancestrale; 2) qu'il est nécessaire qu'il existe «plusieurs religions», afin que la Révélation de la Vérité absolue (ou ce que les croyants tiennent pour la "Parole de Dieu") puissent cheminer par des voies diverses, car l'Esprit du monde qui s'exprime par les Cultures particulières aux multiples Peuples, prend des formes diverses et très contrastées; 3) que, cependant, ces cultes prônent et respectent une commune éthique humaniste, fondée sur les idées de liberté et d'égalité de dignité des individus; 4) que pouvoir civil et pouvoir religieux sont liés, car la religion a un rôle éthique nécessaire, (bien qu'indirect dans nos États laïcisés) dans la vie de la société; 5) mais que le pouvoir civil reste indépendant de tous les dogmes, que sa législation puise sa source dans une Constitution laïque, et que lui-même n'intervienne pas dans les affaires religieuses; 6) que, cependant, il importe que le pouvoir civil garantisse la pluralité des religions constituées, et assure la tolérance mutuelle, par l'égalité devant la loi, sans qu'aucune ne devienne dominante et menace l'existence des autres; 7) enfin, je crois qu'une société comme celle des États-Unis, fondamentalement religieuse, réalise cette union très souple, dialectique, du civil et du religieux. Je vous adresse avec mes déférentes salutations tous mes voeux de meilleure santé et de sérénité pour la nouvelle année. Bernard Goldstein |
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| Cher monsieur, Vous dites que la religion est indispensable, je dis qu'elle fut jusqu'à nouvel ordre inévitable. Vous préconisez le syncrétisme religieux, je valorise le pluralisme religieux car il favorise l'un des fondements de la raison: le relativisme. Vous idéalisez des États-Unis dont je ne peux que très vaguement m'imaginer la nature. Vous préservez la religiosité, je la subit. Sans complaisance: nos pensées se ressemblent en surface, mais les quelques conclusions exposées ici sont strictement vôtres. Respectueusement, Benedict de Spinoza |
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| Cher monsieur Spinoza Je reconnais que le terme "indispensable" est un peu excessif, il vous a probablement... indisposé! Je m'en excuse. Vous dites "jusquà nouvel ordre inévitable", ce qui ne résout pas la question: pourquoi "inévitable"? Considérez que si la religion vous paraissait "inévitable" en votre siècle, depuis on a vraiment fait tout, en Occident, pour s'en débarrasser. Je rappelle, pour mémoire (je ne doute pas que vous ne jouissiez dans l'éternité de cette mémoire...du futur:-)) : la philosophie des "Lumières" au 18ème siècle, 10 ans de déchristianisation virulente qui ont suivi notre Révolution de 1789, les philosophes "athées" du 19ème siècle, et pas des moindres: Feuerbach, Marx et Engels, Nietzsche, A. Comte et tutti quanti; le Scientisme positiviste; la Révolution Bolchévick et 70 ans de Communisme féroce et d'athéisme officiel se proposant d'éradiquer définitivement la "superstition" dans tout l'Empire soviétique et soviétisé; le Nazisme, qui, aussi, se voulait anti-religieux, pour remplacer le vieux judéo-christianisme "dégénéré" par d'obscurs cultes païens "de la guerre, du sang et de la race". Et pour prendre des exemples actuels: à Cuba comme en Chine, échec des entreprises totalitaires pour extirper les religions des mentalités, que ce soit le catholicisme là ou le bouddhisme au Tibet. Voyez-vous, cher Maître, il ne vous a manqué que de vivre 3 siècles de plus, pour nous expliquer pourquoi la religion serait "inévitable", qu'on la chasse par la porte et qu'elle revienne par la fenêtre, voire par les interstices des murs et les fentes des parquets. Mais peut-être que vos épigones de Dialogus pourraient nous l'expliquer cette résistance du "religieux" à tous les efforts pour le supprimer dans les esprits. Et pis même ne pouvoir l'empêcher de revenir en force, en ce début du 3ème millénaire (Un nouveau Moyen-âge?), non seulement, avec les grandes religions instituées, de vieilles traditions, mais une foultitude de mouvements charismatiques et de sectes, avec la résurgences d'archaïques superstitions comme l'astrologie et autres pratiques charlatanesques de divination, médecines magiques et sorcelleries, satanisme, et j'en passe...; non seulement dans les pays pauvres, arriérés, illettrés, mais chez nous, dans les pays riches et développés sur tous les plans: certains observateurs, après André Malraux, allant jusqu'à faire de la religion une caractéristique de la "post-modernité" (Attali, je crois). Après 5 siècles d'un rationalisme appuyé sur les sciences de la nature, que Bacon, Gallilée, Descartes, vous-même, et d'autres, avez mis en place. Enfin, je ne "préconise" pas "la religiosité" (dont je sais que vous avez souffert -et bien d'autres avant vous, y compris les Prophètes d'Israël, et Jésus-Christ lui-même-), mais un aménagement convivial, tant qu'on n'a pas répondu à la question, pas seulement théoriquement mais pratiquement, sans coercition: pourquoi les religions sont-elles "inévitables"? Alors, il me semble que le pluralisme religieux, constitutionnellemnt garanti par les États, me paraît le moindre mal. Non? Je reste votre attentif et amical lecteur, mais...de mon temps. Bernard Goldstein |
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| Non. Et je me dois d'ajouter que l'énumération
très difficile à comprendre parce que fort allusive de ce que vous
avancez semble donner l'impression que la pulsion religieuse, force interne, motivation
intime, aurait subi des attaques extérieures à l'essence humaine. Cela
est, si vous y pensez avec la prudence et l'attention nécessaire, un contresens
insoluble. Il est en effet contraire à toute raison d'imaginer des motivations
externes à Dieu s'en prenant à ce dernier, sans renoncer à la
définition de Dieu dans son essence. Il est possible de généraliser
en saine symétrie ce raisonnement à l'homme, ce qui oblige de penser
la déréliction comme au moins aussi intime à l'essence humaine
que la religiosité. Il n'y a donc pas là une entité dont on
ne se débarrasse guère, mais deux. Je vous laisse le soin de décider
pour vous et pour votre temps des lieux et champs de l'existence humaine ou chacune
de ces deux propensions se doivent de se disposer. Benedict de Spinoza |