À propos de L'Éthique |
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| Monsieur De Spinoza, Peut-être pourriez-vous, par quelque conseil ou autre prescription, guider vers les portes de votre œuvre le jeune lecteur méditatif avide de connaissance que je suis. Dans l'état actuel des choses, l'usage de la raison, et donc la philosophie, se présentent à moi comme une voie obligée à emprunter pour prétendre, peut-être un jour, à la sérénité de l'âme, et à m'arracher ainsi à la mélancolie. Je vogue dans mes pensées, à défaut de vivre, chose qui m'est pour l'instant d'un accès difficile. C'est au détour de nombreuses lectures (et en fouillant hardiment dans mes souvenirs de terminale) que mon intérêt s'est soudain focalisé sur vous, et plus particulièrement sur votre Éthique qui se présente à moi comme un des plus solides édifices de pensée ayant été publié (de ce qu'on en dit). C'est là que les choses se gâtent un peu, et que la motivation laisse place à la frustration. Quelle difficulté! Je ne baisse pas encore les bras, mais j'avoue qu'un nombre conséquent de lectures (nombre qui ne cesse de croître) des 4 premières pages de la première partie ne m'ont pas suffit pour les comprendre… Et je ne puis continuer sans être convaincu de vos premières affirmations, sans quoi mon entreprise serait vaine et futile. Je bute sur bon nombre de vos définitions, en particulier celles concernant ce que vous appelez «attributs» et «affections». Je côtoie peut-être les limites de ma compréhension… Quels sont donc vos conseils? Comment assimiler correctement ces objets abstraits et les confronter convenablement dans mon esprit, pour pouvoir effectivement me mettre d'accord avec vous sur vos propositions et suivre votre cheminement sans douter sans cesse? Pourquoi avez-vous si peu eu recours à des exemples pour le commencement de votre œuvre, qui n'auraient pas condamné cette dernière, comme je le pense, à ne pouvoir être véritablement assimilée que par l'élite intellectuelle? Cela découle sans doute de votre souci de rigueur, qu'on dit «géométrique», cependant les traités philosophiques devraient, pour moi, être mis à la disposition d'un maximum de personnes. Je pense notamment à la clarté des dialogues socratiques, et à l'enthousiasme qui s'empare du lecteur pendant leur lecture. Votre rigueur est terriblement rebutante, et fait sans doute défaut à l'universalité (potentielle) de vos propos. Bien à vous, Antonin |
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| Au très méticuleux et patient Antonin, Mon OPERA MAXIMA s'adresse à l'élite intellectuelle. Ceci ne souffre pas débat. La question de savoir si le vulgaire peut y accéder est donc extérieure au champ de la réflexion didactique que vous m'imposez, et je vais d'office postuler que vous disposez des capacités requises pour comprendre mon ouvrage. Vous me semblez commettre l'erreur de basculer dans une de ces lectures sapientales où se lie la fidélité dogmatique du coeur et le doute honteux de la raison. Cela vous engonce et alourdit votre vol. Or, l'oeuvre forme un tout organique qui agit en avancée et en ressac. Voilà que vous butez -comme vous dites- sur une définition, un axiome, une idée, n'en campez pas pour autant au pied du mont de la sagesse. Vous vous y gèleriez les membres de ne plus avancer. Poursuivez, poursuivez la lecture. Reposez votre esprit dans les scolies, qui sont autant de cachettes de vivre en marge du raisonnement géométrique pour mes bons amis du futur. Lisez, lisez. Le caractère organique de l'opus ne vous trahira pas. Ne vous comportez pas en épigone frileux, mais en explorateur allègre. Quand une première lecture douloureuse, échancrée, incomplète sera terminée, revenez me voir, et nous causerons plus avant. Courage. Spinoza |