Amour et passion |
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| Cher Monsieur de Spinoza, Un monsieur que j´aime beaucoup m´a parlé de vous alors que je dois reconnaître qu´il y a encore trois mois je ne savais pas que vous aviez existé. J'espère que vous me pardonnerez mon ignorance? J´ai deux questions à vous poser et j'espère que vous pourrez m´y répondre? Si nous ne sommes pas libres comment pouvons- nous accéder au 3ième genre de connaissance? Vous qui n'avez jamais eu de femme dans votre lit, d´enfants à nourrir, comment pouvez-vous parler de sentiments et dire qu´ils ne sont que des passions? À bientôt cher Benoît |
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| Très sagace et spontanée
correspondante, Sachez d'abord qu'on n'a pas à pardonner une ignorance. Celle-ci se perpétue ou s'élimine, et je ne peux que me féliciter de constater que votre pair et vous-même liez sainement élévation intellective et proximité sentimentale. Je vois dans cette particularité de votre activité les premiers éléments de réponse au problème que vous soulevez. Voyons d'abord l'idée qu'il faudrait être libre pour accéder à des niveaux supérieurs de connaissance. Cela me semble entrer en contradiction abrupte avec la définition que l'on cherche à mettre en place de la notion de liberté. Il compte d'abord de signaler que l'inexistence de la liberté rend une stabilisation de cette idée plus ardue que le sens commun ne s'autorise à l'admettre. Convenons malgré tout de cette fiction qu'elle consiste en une intégrale autonomie par rapport aux contraintes du monde. Elle est alors, dans son inexistence autant que dans ce que l'on voudrait lui faire être, à l'exact opposé de l'idée de connaissance qui, elle, comme je m'en suis fréquemment expliqué, n'est rien d'autre qu'une soumission toujours plus profonde et plus intime aux contraintes et aux exigences du monde. Polira le mieux une lentille, l'opticien qui ne sera pas dégagé mais au contraire lié aux difficultés du polissage des lentilles, et saura moins s'abstraire de ces contraintes qu'en faire la synthèse. Il découle que l'approfondissement de la connaissance ne s'accommode pas de l'inexistence de la liberté, mais requiert bel et bien cette inexistence, car la saisie de l'être requiert la proximité et l'intimité avec l'être. Voir la chose autrement n'est autre que de la mauvaise abstraction. Mauvaise abstraction justement est cette idée que la "liberté" par rapport à la vie matrimoniale et à la paternité rendrait inapte à conceptualiser une adéquate définition de la corrélation entre sentiments et passions. C'est isoler la sentimentalité à fort peu de frais, convenez-en. Immergé comme je suis, comme nous sommes tous, dans un ensemble touffu et dense de rapports humains à la fois contraignants et instructifs. Étant fils, coreligionnaire, membre de différents corps, ami, édile, voire pair, copain comparse, mon aptitude à voir la question du sentiment est celle de tout humain contraint, avec, vous le signalez adroitement, des atouts et des manques qui ne rendent la compréhension du problème posé que plus cuisante par moment. Respectueusement, Benedict de Spinoza |