Une guerre de générations
       

       
         
         

Josiane

      Bonjour cher Socrate!

Je suis extrêmement honorée d'avoir l'occasion de vous adresser ce message, et par le fait même une question qui m'intrigue énormément. Il y a quelque temps, j'ai lu un livre intitulé «Ces ados qu'on aime» (écrit par Martine Bovay en 2004) et qui cite une pensée que vous avez prononcée sur les adolescents, au temps où vous viviez. Voici donc l'extrait dont il est question: «Les jeunes d'aujourd'hui aiment le luxe, méprisent l'autorité et bavardent au lieu de travailler. Ils ne se lèvent plus lorsqu'un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. Ils contredisent leurs parents, plastronnent en société, se hâtent à table d'engloutir les desserts, croisent les jambes et tyrannisent leurs maîtres. Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l'autorité et n'ont aucun respect pour l'âge. À notre époque, les enfants sont des tyrans.»

Étant moi-même une adolescente, cet écrit a suscité en moi diverses réactions. Au cours des dernières années, j'ai remarqué (avec beaucoup de déception) que les personnes de générations plus âgées avaient tendance à généraliser le cas des adolescents en les classant sous le qualificatif, à mon avis un peu exagéré, de «rebelles». Il est vrai bien entendu que ces deux mille quatre cents dernières années, les temps ont beaucoup changé et les moeurs se sont modifiées afin de s'harmoniser au climat des sociétés d'aujourd'hui. Cependant, je me suis demandé pourquoi autant d'adultes (ainsi que vous, comme je l'ai récemment appris) pensent toujours que nous sommes des êtres dépravés. En fait, chaque génération en veut à la suivante et la regroupe sous des termes plus ou moins polis tels que des tyrans, des débauchés, des indisciplinés et bien d'autres encore. J'imagine que nos aînés réalisent que bien qu'ils nous traitent de tous ces noms, leurs prédécesseurs pensaient exactement la même chose de leur comportement lorsqu'ils étaient à notre place. Étant donné que les philosophes d'aujourd'hui doivent se plier aux observations relativement scientifiques sur la population et approuver la théorie selon laquelle «chaque génération est plus évoluée et plus instruite que la précédente», ma question est la suivante: pourquoi la population adulte à travers les temps a toujours accusé la nouvelle génération de lui être inférieure en tout point alors que tout le monde sait maintenant que c'est loin d'être le cas?

J'espère ne pas avoir formulé ma question de façon insultante, mais c'est un sujet qui me tient beaucoup à coeur. Je sais que vous êtes très occupé et que cette citation remonte à extrêmement longtemps, mais j'apprécierais beaucoup une réponse de votre part.

Merci d'avance,

Josiane
Montréal, Québec, Canada
         
         

Socrate

      Josiane,

Je maintiens mon commentaire, persiste et signe. Ceci dit, je trouve que tu lui assignes une généralité excessive. Je ne sais pas où tu vis, mais moi je vis à Athènes, qui fut un jour le centre du monde et ne le sera plus. Athènes est maintenant occupée par Sparte et les signes de sa décadence sont partout, y compris dans le comportement évaporé de nos jeunes gens.

Conséquemment, je te demande de constater que ces propos, où j'avais mes nerfs (ce qui est mon droit: tu as certainement tes nerfs face aux adultes, toi aussi, de temps en temps), sont localisés dans mon temps et dans mon monde. De les voir ici trônant à côté du reste de ma sagesse comme grande vérité universelle m'apparaît une déformation fort inquiétante. Parce que mon opinion est proche de la tienne sur la portée générale de cet aphorisme. Les jeunes de mon jeune temps avaient un comportement parfaitement décent! Prétendre que les jeunes gens déconnent EN TOUS LES TEMPS est une ânerie. Et ce n'est pas ce que j'ai dit. On me cite mal ici.

C'est un procédé sophiste, juvénile et agaçant... Ah là là, la philosophie n'est plus ce qu'elle était!

Socrate
         
         

Josiane

      Cher Socrate,

Je vous ai écrit il y a quelques jours dans le but de comprendre la logique de l’une de vos citations sur les jeunes. Je suis désolée d’avoir encore à vous citer, mais votre réponse a égayé ma curiosité sur un sujet totalement différent mais pourtant tout aussi intrigant. Vous ne semblez pas apprécier les citations, mais ma question fait référence à vos propres paroles. Dans votre réponse vous avez écrit «Prétendre que les jeunes gens déconnent EN TOUS LES TEMPS est une ânerie. Et ce n'est pas ce que j'ai dit. On me cite mal ici. C'est un procédé sophiste, juvénile et agaçant...». Ayant rencontré un mot hors de mon vocabulaire et étant curieuse de nature, j’ai immédiatement recherché le mot «sophiste» dans le dictionnaire (je ne sais pas si ce dernier existait à votre époque mais c’est un outil très utile pour une étudiante comme moi) afin d’en connaître la signification. On m’indique alors que le mot sophiste qualifie «une personne ou tout procédé usant ou proclamant un raisonnement qui n’est logiquement correct qu’en apparence, et qui est conçu avec l’intention d’induire en erreur.» Après avoir réfléchi plusieurs jours à la question, j’en ai déduit (peut-être suis-je tout à fait dans l’erreur moi-même) que vous considériez le mauvais passage de l’un de vos discours que j’ai découvert comme un texte, introduit dans les pensées sur la jeunesse, logique en apparence, mais complètement faux et cité dans l’intention de provoquer les différentes personnes touchées. Par contre, ce commentaire de votre part était loin d’être le seul utilisé dans le but de faire comprendre le point de vue de l’auteur. Beaucoup d’autres grands philosophes, auteurs ou politiciens ont vu leurs paroles utilisées à ces fins dans un but qui me semble encore un peu flou. Pour en revenir au sujet de départ, je suis persuadée que même si vous tenez à centraliser votre commentaire sur la jeunesse dans votre propre ville et à votre propre époque, il s’agit là d’un phénomène éthique extrêmement répandu quoique tout à fait controversé. Il va de soi que vos paroles ne s’appliquaient qu’au moment même où vous les prononciez, mais si à mon époque on en est à les publier dans un livre afin de représenter ce que les générations pensent de leurs progénitures, il commence à y avoir un grave problème. Peut-être trouvez-vous que mes propos sont un peu répétitifs, mais ce sujet me tient grandement à coeur, et votre réponse ne me semblait pas s'appliquer au monde en général.

Ma seconde question est donc la suivante: D’un point de vue élargi (et purement éthique), ce problème d’ordre moral n’entraîne-t-il donc aucune conséquence d’ordre psychologique, philosophique, sociologique ou évolutif sur les différentes personnes touchées, et donc la majorité de la population?

Merci encore de porter attention à mes grands questionnements (et d’avoir répondu aussi rapidement à ma première lettre).

Josiane
         
         

Socrate

      Josiane,

Si je dis que «les boucles de tunique trop petites sont emmerdantes parce qu'on les perd» et «l'humain est la mesure de toute connaissance», je ne me place pas au même niveau et n'entend pas être jugé de la même manière pour mes propos. Seule la seconde observation est du ressort de la sagesse. La première est plutôt du ressort de l'émotion quotidienne. Je vois bien qu'une relation peut être établie entre les deux, mais ce n'est pas automatique sous le prétexte doxographe que les deux remarques sont de Socrate et que Socrate est un philosophe...

Et ma réponse à ta question finale est: oui.

Socrate