Julien
écrit à

   


Socrate

     
   

Thème proposé: l'Objectivité

    Socrate,



Étudiant en philosophie, je suis -et le non-moi n'est pas- mais occultons Parménide d'un voile pudique... Grande structure, pensées étroites: ma Faculté de philosophie. Froids devoirs impersonnels, lignes limitées, pensées contrôlées et notées par un Maître vicieux: une dissertation. Tu le sais bien, toi qui as renoncé à l'écriture, qu'un logos que l'on couche sur papier est un logos mort... Un logos qui ne peut se défendre, qui ne peut changer, évoluer, croître... Un logos qui est peut-être perverti, et qui peut enfanter des logos mal formés et boiteux...

Mais c'est ainsi que s'enseigne de nos jours la philosophie. Révolue semble être l'époque du Maître et de son apprenti, unis dans l'enseignement et dans des liens peut-être plus... étroits.

C'est pour cela que j'aimerais dialoguer avec toi, Socrate. Dialoguer pour que tu m'aides à faire naître ce que j'ai en moi à propos d'un sujet bien précis. En effet, me voilà en pleine aporie —je t'épargne ainsi le travail de m'y amener de force- de plus en plus troublé par une réflexion sur l'objectivité... La multitude des sens de ce mot me fait peur. Je ne sais par où commencer, je ne sais par où finir... Comment avoir un logos articulé dans ces conditions?

Ma première pensée, qui a un peu évolué, part d'une base peut être trop simple: l'objectivité en tant que l'impartialité du scientifique qui essaye de ne pas s'impliquer. Mais c'est si pauvre... J'aimerais sortir de cela car il existe d'autres sens, d'autres questionnements, mais je ne sais comment les réunir de façon cohérente...

J'aimerais que tu m'aides à sortir de cette difficulté dans laquelle je sombre et que, en amoureux des discours, tu acceptes de dialoguer avec moi.

Julien



Julien, je vais te raconter une histoire.

Pendant la guerre du Péloponnèse, j'étais hoplite. Au moment de l'assaut, nous étions tous tributaires d'une consigne unique: ne jamais laisser tomber notre glaive. Glaive en main, que le sort des armes nous pousse à l'avancée ou au repli, nous étions toujours des hoplites. Sans glaives, nous n'étions plus que des hères ineptes encombrant le stade de combat au péril de leur pauvre vie. Avant et après l'assaut, j'ai souvent médité cette situation où mon statut entier de citoyen en arme, défendant la Polis, tenait à un seul objet et à la capacité de ma main, ferme ou tremblante, à ne pas le laisser tomber dans la mêlée du choc de combat. J'avais développé une certitude, à laquelle je crois toujours. Une de ces certitudes urgentes que seule la guerre, sanglante et inhumaine, installe solidement dans le coeur de l'humain:

Mon glaive est.

Il existe indépendamment de moi, d'une façon séparable, aliénable, comme il existe indépendamment de l'armurier corinthien qui l'avait façonné et du casque ou du plastron spartiate sur lequel il se brisera et cessera d'être glaive.

C'est un objet.

Cet objet -en plus!- me fait être et cesser d'être hoplite. Un trébuchement dans ma lourde cuirasse sur un cadavre mal placé, ma main qui s'ouvre, le glaive qui tombe dans un taillis et me voici radicalement métamorphosé.

La réflexion à laquelle tu m'invites démarre donc ainsi.

Non seulement l'objet est, mais il gicle crucialement sur ce que notre réalité subjective est, n'est plus, ou devient. Comment ne pas accéder à une patente conscience, même lacunaire, de l'objectivité face à une réalité aussi crûment incisive?

Je te le demande, Julien...

A toi,

Socrate