Supérieure et inférieure
       

       
         
         

Novalis

      «Ô Aurore,

Les femmes sont plus menues, plus faibles, inaptes au combat et à la politique, bavardes, sensuelles, superficielles, colériques, et incapables de comprendre le vrai amour entre deux hommes. Il faut les protéger car elles portent la vie, mais leur égalité avec l'homme est une impossibilité naturelle. Je te le dis en toute candeur.

C'est là une vérité universelle. Tu critiques mes formulations mais je ne vois pas très bien se déployer tes arguments en faveur d'une démonstration de l'égalité entre la femme et l'homme.

Socrate, le vrai, le sincère, sans glose ni déformation.»

Mon cher Socrate,

Il me semble que tu ne répondes que partiellement à la question d'Aurore.

Tu avances, si je t'ai bien compris, qu'à des hommes supérieurs doivent être confiées les clés de la cité. Pourtant, si je me rappelle bien, à ton époque, on attribuait certaines charges par tirage au sort afin d'assurer l'égalité des citoyens. Pourquoi n'organisait-on pas plutôt des concours ou des joutes afin de déterminer qui avait les plus grandes qualités pour assumer telle ou telle charge?

Aurore te demande si tu ne vois pas de distinction entre l'inégalité de fait entre l'homme et la femme, et l'inégalité de droit. Pourquoi penses-tu que le fait qu'un individu soit supérieur à un autre d'une façon ou d'une autre, devrait lui donner plus de droits? Ne devrait-il pas à la rigueur, en avoir moins, afin de rétablir un équilibre?

N'est-ce pas que les gens de ton époque pensent que l'on est un homme par essence et dès la naissance quand ceux de la mienne pensent qu'on le devient?

Novalis

Lorsque je donne à l'ordinaire un sens élevé, au commun un aspect mystérieux, au connu la dignité de l'inconnu, au fini, l'apparence de l'infini, alors je les romantise.

 

       
         

Socrate

      Voilà qui est bien nouveau, de la part d'un dénommé Novalis. Il y a des esclaves dans mon monde. C'est un fait reçu de tous les hommes libres. Mais certains naïfs ne voient pas clairement ce que la condition d'esclave a d'inexorable. Je crois devoir te compter au nombre de ces naïfs, joli Novalis. D'où que tu sois, regarde attentivement autour de toi, et si tu secoues le joug de tes illusions, tu apercevras celui des esclaves de ton lieu et de ton temps.

Et soudain la condition de ces esclaves fera voler en éclats tes belles fantasmagories sur l'homme libre, la démocratie, la détention des clefs de la cité, et le reste.

Socrate
         
         

Novalis

      Très cher Socrate,

Tu es bien à ton aise pour distinguer ce qui est fantasmagorie de ce qui ne l'est pas. Comment distingues-tu l'un de l'autre?

Je suis surpris de ce que tu répondes à nos questions sur la condition de la femme par des considérations sur celle des esclaves. Je comprends bien qu'au fond, nous parlons d'un sujet plus large mais as-tu choisi en toute conscience cette mutation de l'objet?

Enfin je partage ton jugement sur le fait que, où que porte notre regard, on trouve des hommes qui ne sont pas libres. Penses-tu que cela vienne d'une organisation inexorable des sociétés humaines ou bien chaque homme ne contient-il pas en lui-même son désir d'être esclave?

Ton disciple Aristoclès se plaignait je crois, de ce que la Démocratie ne proposât aucun choix à celui qui ne souhaitait point de maître. Toi-même, lorsque tu défendis ta cité les armes à la main, que défendais-tu?

Bien à toi,

Novalis

Se juger soi-même d'après ses actes réels et non d'après le tissu interne. N'est-elle pas belle la surface du corps et écoeurante sa nature interne!
         
         

Socrate

      Je défendais ma patrie et ses traditions. Je défendais le fait que la démocratie n'a jamais inclus les esclaves, et le fait que la femme est la servante de l'homme. Tu me demandes comment je dissipe les fantasmagories. Bien, le fait d'avoir mené cette guerre et d'avoir été vaincu en a certainement fait disparaître quelques-unes!

Socrate
         
         

Novalis

      Mon bien cher Socrate,

J'ai moi-même admiré le courage et la beauté de ces braves chevaliers et soldats partant en chantant pour le champ de bataille pour défendre l'honneur de la reine Louise. Cependant, je crois aujourd'hui qu'il est d'autres façons encore plus nobles et puissantes de changer le monde dont je ne te parlerai pas ici pour ne pas tergiverser.

Tes réponses à mes interrogations en éveillent en moi de nouvelles concernant ta pensée: considères-tu les idées que tu exposais selon lesquelles la femme doit être la servante de l'homme et la démocratie suppose l'existence d'esclaves, comme des croyances, des constatations découlant de l'expérience ou bien des propositions démontrables à l'aide de la raison?

Enfin, selon qu'elles appartiennent à l'une ou à l'autre de ces catégories, doivent-elles être, selon toi, défendues par les armes?

Novalis
         
         

Socrate

      On ne défend par les armes que sa patrie. Les traditions se défendent toutes seules. J'ai répondu aux deux questions.

Pourquoi tiens-tu tant à changer le monde?

Socrate
         
         

Novalis

      Mon cher Socrate,

Je vois que tu sais répondre de manière concise et que la réputation de grands rhéteurs des Athéniens n'est pas usurpée!

Donc les choses dont nous parlions sont selon toi des traditions et en ce sens relèvent à la fois de la croyance et de l'expérience. Et tu ne vois pas l'utilité de les défendre à l'inverse de ta patrie.

Ta question me montre que je me suis mal exprimé ou pas assez dévoilé. Je ne tiens pas tant à changer le monde. En fait, je suis probablement un peu «conservateur» si l'on me compare aux Français. Ce que je tiens à changer, ce serait plutôt notre rapport au monde, à ce que tu appelles la réalité par opposition aux fantasmagories. Imagine que nous puissions faire de nos fantasmagories la réalité! Quel pouvoir serait alors le nôtre!

Quand les nombres et les figures ne seront plus la clef de toute créature, quand, par les baisers et les chants nous en saurons plus long que les savants, quand à nouveau l'ombre et la lumière seront encore mariées dans la clarté première, quand à travers les poèmes et les légendes, nous connaîtrons la vraie histoire du monde, alors s'évanouira devant l'unique mot secret ce contresens que nous appelons réalité.

Cela doit te paraître un vrai charabia comme celui des barbares mais je te conjure de croire, mon cher Socrate, qu'il est le fruit de mûres réflexions.

Bien à toi,

Novalis