Florence
écrit à

   


Socrate

     
   

Mourir pour ses idées

   

Bonjour ô Socrate,

Je connais un philosophe qui a été condamné à mort à cause de ses idées. Le tribunal lui reprochait de corrompre la jeunesse; ce n'était nullement vrai, bien entendu. Il aurait pu éviter la mort, mais pour vivre sa pensée et ses prêches jusqu'au bout, il ne l'a pas fait. Il s'est donc donné la mort en buvant la ciguë en compagnie de ses plus chers amis, et sans une once d'hésitation.

Que penses-tu d'un homme qui sans hésiter mourut pour ses idées?

Mes respects, Maître

Florence


J'en pense surtout que le fait qu'il en meure ainsi indique que ses idées rencontrent pour le moins des résistances au sein des pouvoirs. J'en observe aussi que ceux qui s'opposent à ces susdites idées le font en s'en prenant matériellement au penseur plutôt qu'intellectuellement à sa pensée. Or, il est toujours douloureux et déplorable que l'objection capitale à des idées ne soit pas exprimée... elle aussi sous forme d'idées.


Socrate
(qui sait parfaitement de qui vous parlez)



Et de qui est-ce que je parle?


Du plus humble et du plus tourmenté des hommes: celui qui n'est plus en harmonie avec la pression de la Polis parce que cette dernière compromet son intégrité.


Socrate


Je suis jeune, Socrate, j'ai vingt-trois ans. Qu'as-tu envie de me dire pour mon avenir, quel comportement dois-je adopter face à la vie? Face aux épreuves? Quels espoirs dois-je avoir et nourrir? Quel but dois-je viser?

Je compte sur toi et tes réponses pour avancer, Maître

Florence


Le but cardinal à viser, c'est celui de la connaissance. Une connaissance adéquate de ton existence est la puissance la plus assurée pour prendre possession de ta destinée. Mais sais-tu seulement comment connaître?

Socrate


Est-ce que je sais connaître? Pour ma part, j'essaie d'avancer dans l'existence en posant ouvertement les questions, sans hésiter à me remettre en cause si nécessaire. Mais cela ne soigne pas tous les maux, malheureusement. Et la connaissance n'est rien sans la lucidité. Ces deux choses vont de pair, et l'une n'est rien sans l'autre. La connaissance amène à la lucidité, et cette lucidité même donne et entretient cette soif incessante de comprendre pour atténuer le choc des éléments appris. Quel doux cercle... cela remplit une vie, je pense...

Comment «connais-tu», toi? En posant des questions? En suivant le principe de la maïeutique?

Mes respects, Maître

Florence


Les principes de la quoi?

Socrate


La méthode d'accouchement des esprits, que tu comparais au métier de ta chère maman. La différence dans ton cas, c'est que c'était en paroles et par des questionnements que tu accouchais les esprits.



Ah bon! Mais... de quelle façon?

Socrate




Eh bien... de la même manière que tu fais actuellement avec moi. Tu poses des questions, en avançant d'abord le fait que tu n'en sais pas plus que l'autre, que moi, dans ce cas. De par ton questionnement, tu vas l'amener à aller plus loin dans son raisonnement et à se rendre compte des éléments qu'il avait occultés jusqu'alors.

Reste à voir si tu sauras faire accoucher mon esprit. Parce que, Socrate, je suis comme ces jeunes que tu abordais sans complexe sur l'agora. Je tourne mes yeux innocents vers toi, et j'attends le verdict du maître.

Florence



Oui, et alors? Quel est-il?

Socrate



Socrate,

Je ne sais pas à quel jeu tu joues. Si tu ne désires pas poursuivre la conversation avec moi, il serait bien plus simple de me le dire. J'aime les dialogues constructifs.

Florence


Réponds à ma question alors, s'il te plaît, Florence.

Socrate



Tu me demandes de me dire ton verdict? Je ne le sais pas. Peut-être que c'est à moi seule de me débrouiller? Que je suis assez grande pour cela?

La seule chose que je sais, c'est que je suis très fatiguée, et que chaque jour qui passe, pour moi, est un combat perpétuel pour rester en vie.

Florence


Je le sais. Ma civilisation a précédé la tienne sur ce malaise aussi.

Socrate


Et alors c'est quoi le verdict?


Quel verdict, Florence?

Socrate


Que penses-tu de moi?



Du bien. Et toi, que penses-tu de toi-même?

Socrate



Je pense que je suis bien compliquée. Et toi, que penses-tu de toi? Dans quel domaine penses-tu que tu puisses t'améliorer?

Florence



Dans un seul: l'existence humaine.

Socrate