Marquise de Sade
écrit à

   


Socrate

     
   

Mon époux, le Marquis

   

Cher Socrate,

Si je vous écris aujourd'hui, c'est parce que j'ai besoin des lumières de votre sagesse.

Que pensez-vous des gens tels que mon mari (enfin... ex-mari, étant donné que j'ai demandé séparation, car il était extrêmement violent avec moi), qui se repaissent de la souffrance infligée à autrui, de l'humiliation, de la jouissance de la domination? Est-ce que votre esprit a pu réfléchir à ce genre de cas?

J'ai pu voir dernièrement que ce crétin de Donatien avait passé par Dialogus pour semer sa folie, alors je me suis dit que j'allais demander à ceux qui pouvaient le savoir ou le comprendre, le pourquoi de tel comportement.

Mes respects.

Marquise de Sade


La légitimité de leurs pulsions ne tient que par l'assiduité des partenaires qu'ils retiennent. Ce sont ceux ou celles qu'ils perdent qui fondent leur tort et sa dénonciation.

Qu'en pensez-vous, vous, Dame de Sade?

Socrate


Ce que j'en dis? Mais que vous êtes absolument génial mon cher. Vous avez tout compris. J'admire votre raisonnement.

Et, cher ami, dans quel camp vous situez-vous donc?

Marquise de Sade


Le camp des hoplites qui n'ont pas pu encaisser la défaite d'Athènes. C'est un bien petit bivouac mais j'ose vous assurer qu'il soulève une boucane fort délétère en ces temps troublés.

Et vous, avez-vous un camp?

Socrate


Bien entendu que j'ai un camp. Mais il a changé parfois au cours de ma vie.

Marquise de Sade


Mais encore?

Socrate


Vous êtes bien curieux cher monsieur... enfin... vous êtes un philosophe, alors quoi de plus normal?

Mais je veux bien vous expliquer en quelques lignes. Durant la grande partie de ma vie, je fus une femme très soumise, très douce. Mais à la lumière de tous les évènements qui se sont passés et après avoir dû douloureusement ouvrir les yeux, je crois avoir changé, et m'être durcie.

Ma conception des êtres humains et des choses a quelque peu évolué...

Voilà.

Marquise de Sade



Et que pensez-vous, justement maintenant, des dits êtres humains?

Socrate



Disons... que maintenant, j'ai beaucoup de peine avec les faibles. Comprenez Socrate, j'ai été faible toute une vie.... le vent tourne, vous savez.

Marquise de Sade



Vous vous concédez désormais la faiblesse de n'estimer que les forts? C'est bien cela, marquise?

Socrate



À part quelques exceptions, c'est cela même, Socrate. Vous n'approuvez pas, je suppose....

Marquise de Sade



Je n'approuve ni ne réprouve, Marquise. Le front plissé, je constate simplement
la contradiction: votre objection à la faiblesse passe par une faiblesse que
vous vous concédez. Ça laisse un peu perplexe...

Socrate



C'est n'importe quoi ce que vous me racontez Socrate. Et de plus, je ne vois pas la raison de votre perplexité.

Les faibles, je crois avoir été bien placée pour en parler, sont des perdants à l'infini. Bien sûr, certaines «faiblesses» sont touchantes... mais on ne peut pas guider sa vie sous l'étoile de la faiblesse et de l'état de victime.

Mon amertume, après toutes ces années où mes yeux étaient fermés, est grande. Le temps perdu ne se rattrape pas, c'est mon seul regret.

Marquise de Sade

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Socrate,

Que le temps ne se rattrape pas ne s'apparente pas à une faiblesse de ma part. C'est très indépendant de ma volonté, tout cela. Je pensais que votre esprit intelligent aurait différencié cela.

Et puisque vous posez la question, je crois avoir certaines faiblesses, comme tout le monde après tout.

En ce moment, j'ai surtout la faiblesse de penser qu'un homme tel que vous me plaît beaucoup. Vous savez écouter, questionner. Ah! Si seulement Donatien avait été comme vous. Mais ce crétin avait des centres d'intérêt tout autres que les miens. Il revenait à moi, à certains moments, seulement pour se reposer et reprendre des forces pour continuer ses chers vices. C'est bien dommage.

Marquise de Sade



Marquise,

Votre troisième paragraphe (c’est le mot, je crois) est abruptement contredit par votre premier qui, lui, coule de source. Vous surestimez mon intelligence et mon empathie. Ce faisant, vous cultivez sans doute la même faiblesse rêveuse qui vous aura initialement fait vous illusionner sur Donatien...

Prudence.

Socrate



Touchant Socrate, touchant.

Bien entendu, vous agissez envers moi, comme vous l'avez toujours fait avec vos disciples... Je ne vous surestime pas, mais je sais que vous êtes très intelligent. Et pour ma part, je pense que c'est une technique, que de dire que vous ne savez rien, et que l'autre (votre vis-à-vis), va vous faire comprendre et avancer dans votre réflexion.
Mais vous avez raison, mon ami. J'ai eu beaucoup d'illusions sur Donatien. Et quelque part, dans mon inconscient, j'aimais ses vices et ses perversions. Voilà peut-être ma plus grande faiblesse.

Vous me conseillez la prudence. C'est inutile. Je suis devenue prudente de nature... Je crois avoir compris qu'on ne peut donner libre cours à ses émotions et ses fantasmes, car cela ne nous apporte que des ennuis tout en ne résolvant rien.

Bien à vous

Marquise de Sade



Marquise, marquise, ô marquise! Mais qu'est-ce donc qu'une technique?

Socrate



Eh bien, si maintenant il faut que je vous donne une définition que vous faites semblant de ne pas connaître... Enfin bref. Une technique, dans votre cas, était un moyen d'avoir tous les amants que vous vouliez, parce que ceux-ci étaient persuadés de votre sagesse infinie. Je ne nie pas cette sagesse, ce serait contraire à tous mes messages. Ce que je conteste, c'est votre obstination à dire que vous ne savez rien, alors que justement, Socrate, justement, vous savez. Vous êtes un sage, mais vous refusez de l'assumer, sous le prétexte de la modestie? Dans quel but au juste?

Marquise de Sade



Dans le but de rester conforme à la vérité.

Socrate


Parce que, cher ami, vous pensez qu'il n'y a qu'une vérité?

Marquise de Sade

Tout à fait. Vous sauriez me citer trois ou quatre vérités distinctes, marquise?

Socrate


Non Socrate, je ne saurais même pas vous en donner quelques-unes et, à vrai dire, pas même une seule. C'est la raison pour laquelle je vous dis que chacun d'entre nous peut penser trouver sa vérité, dans sa vie et son existence, mais que, finalement, elle ne doit pas vraiment exister.

Mais puisque vous semblez faire le malin, dites-moi donc quelle est cette fameuse vérité?

À vous lire, cher ami!

Marquise de Sade

Pourtant en voici une: «Madame de Sade est incapable de formuler une seule des multiples vérités de ce monde». Voilà, à vous écouter, une vérité fort stable. Qu'en faites-vous donc?

Socrate


Pauvre Socrate, ce que vous me dites-là, c'est simplement une constatation, et c'est tout. Ce que je vous dis, moi, c'est que je ne trouve pas une vérité, avec un V majuscule en ce bas-monde. C'est la raison pour laquelle je vous demande de m'en citer une.

La seule vérité que je pourrais énoncer peut-être, et qui est d'une banalité affligeante, est que nous sommes mortels et voués inévitablement à une finitude. Voyez-vous d'autres vérités que celle-ci Socrate? Si oui, faites-les moi donc partager, mon ami!

Marquise de Sade

Une vérité? Voici. L'humain sait détecter la vérité. Vous venez juste de prouver cette vérité et votre affliction face à celle-ci n'y peut pas grand-chose.

Socrate


Très bien cher Socrate, je crois que nous avons fait un bout de chemin ensemble, et c'est tant mieux. Je ne veux pas abuser de votre temps, davantage.

La marquise vous salue.

Marquise de Sade