Moi et les autres
       

       
         
         

Messallia

      Socrate, je te salue!

À la recherche de quelques paroles de sagesse, d'un conseil, je me tourne vers toi, va savoir pourquoi! J'ai choisi de mener ma vie d'une manière particulière. Par exemple, j'essaie le moins possible de travailler -pour cela, je ne dépense que le strict minimum- parce que cela m'ennuie. Je préfère la lecture, l'étude, la solitude, la réflexion. J'ai aussi choisi de vivre en célibataire, parce que l'idée du couple ne me dit rien. Les gens autour de moi ne le comprennent pas et à toutes les occasions, ils me souhaitent l'amour, un travail, etc. Ils s'étonnent de mes goûts rudimentaires et de mon peu d'enthousiasme pour les sorties, les achats, les possessions, les voyages. Je n'aime rien de cela et à force de me faire regarder comme si je possédais un nez au milieu du front, je me suis éloignée des autres et à vrai dire, leur compagnie ne me manque pas.

Patience, mon ami, j'arrive au but de ma lettre. Les réactions de mon entourage sont très fortes à cette situation. Ils ont délibéré entre eux et sont arrivés à la conclusion que j'étais amère et jalouse. Que j'enviais leurs conjoints, leurs possessions... Ce n'est pas vrai, ma vie est réellement source de bonheur pour moi. Au début, j'ai tenté de leur expliquer, mais plus j'essaie de leur faire comprendre, plus ils croient que je me justifie. J'ai abandonné toutes mes tentatives, mais la tension de leur part demeure la même et leur regard en est presque un de pitié. Que faire? Ils sont l'épine de ma vie.

Dis-moi, je t'en prie, une parole qui saurait me guider.

Messallia

 

       

 

       

Socrate

      Tu exemplifies la sempiternelle parole sapientale de la femme isolée par excellence, la Pythie de Delphes, mâchant ses feuilles amères et dictant pour elle et ses semblables (dont toi) un programme difficile et unique:

Il faut renoncer à être comprise...

Socrate

 

       

 

       

Messallia

      Merci, Socrate, pour une réponse rapide et inspirante. J'aurais adoré pouvoir aller t'écouter à l'agora. Est-ce qu'il y avait beaucoup de femmes qui allaient t'écouter?

Renoncer à être comprise... Je n'ai jamais aspiré à un tel miracle. Je sais que jamais personne ne pourra lire correctement mon coeur et, surtout, je n'en ai aucun désir pressant. J'aime la solitude et je m'accommoderais fort bien de l'ignorance des autres, faute d'avoir leur compréhension. Le problème, c'est qu'ils ne m'ignorent pas! Ils me relancent sans cesse, comme si ma situation ne pouvait qu'être malsaine et que leur devoir divin était de me sauver contre mon gré, comme une espèce de toxicomane aveuglée. Dans un sens, je ne peux leur en vouloir, car leurs intentions sont bonnes, mais ils gâchent littéralement ma joie. Et en plus, ils s'en font parce qu'ils me croient résignée au malheur.

Messallia
         
         

Socrate

      Les quelques rares femmes qui viennnent sur l'agora sont les folles et les excentriques de mon temps. Cela m'agaçait pas mal au début, parce que je crois fermement que la femme doit se restreindre au cercle domestique. Mais la férocité philosophique des rares femmes publiques qui ont l'audace de coudoyer les hommes dans leur espace traditionnel m'a obligé à reculer. La femme qui pense et qui crie publiquement sa pensée existe, je l'ai rencontrée...

Conséquemment, j'ai aussi rencontré la femme sereinement indifférente à la pression freinante de ses pairs. Or, tu me parais plus soucieuse de l'opinion de ton entourage que mes folles de l'agora. Es-tu si certaine que tu tiens vraiment indubitablement à ta solitude?

Socrate
         
         

Messallia

      Tu as raison Socrate! Tu as trop raison! Je suis soucieuse de mes proches. Je voulais le meilleur des deux mondes, je voulais qu'ils ne s'en fassent pas et qu'ils me laissent tranquille. Je voulais tout et ne voulais rien entreprendre. Comme si par magie tout devait prendre la place que je souhaitais.

Une chose est certaine, j'aime ma solitude. J'y ai pensé longuement et si j'ai un sacrifice à faire, ce ne sera pas cela. Alors, devrais-je, comme tes folles, me lever et crier, les repousser tous à coups de tapettes à mouches et verrouiller ma porte? Faire un choix. Choisir la solitude et les éliminer tous. Tranformer ma table de cuisine en agora, m'y dresser et proclamer ce que je pense. S'ils ne peuvent pas tolérer ma vie telle qu'elle est, qu'ils disparaissent! C'est dur de balancer toute sa famille aux ordures.

Tu sais, je te remercie. Tout ce temps, je pensais que le problème venait d'eux, tandis que le problème venait de mon désir de facilité. Il est plus difficile que l'on pense, l'effort nécessaire pour dresser son corps sur la place publique.

Merci, merci!

Messallia
         
         

Socrate

      Tu sembles doucement prendre contact avec ta contradiction interne. C'est le début de la très haute sagesse.

Socrate