La place du dialogue dans la philosophie moderne
       

       
         
         

Métatron

      Socrate,

Bien de l'eau a coulé sous les ponts depuis que vous erriez dans les rues d'Athènes, semant le trouble sur l'Agora, exaspérant les uns, émerveillant les autres, et amenant les hommes à comprendre qu'il y avait en eux infiniment plus que tout ce qu'ils pouvaient imaginer. Depuis lors, la philosophie a connu toutes sortes d'évolutions et de révolutions, et elle est aujourd'hui bien différente de ce qu'elle était à ses origines. Au moment de sa naissance en Grèce, ses objectifs étaient simples et compréhensibles; aujourd'hui, elle donne le plus souvent l'impression de ne plus savoir où elle va, ni même ce qu'elle cherche.

Or, vous étiez le premier à avoir mis vos élèves en garde, lorsque vous leur disiez qu'ils pouvaient autant qu'ils voulaient chercher à percer les secrets de l'univers, tant qu'ils n'oubliaient pas de toujours se soucier en premier lieu des hommes. Les hommes et leurs doutes, les hommes et leurs peurs, que vous avez constamment dissipées en montrant que l'âme n'était pas un puits noir qu'il fallait craindre, mais une source de lumière et de vérité qui s'écoule librement aussitôt qu'on la libère de la gangue des préjugés qui l'étouffent.

Eh bien, cette leçon essentielle, nous l'avons aujourd'hui oubliée, car s'il y a bien quelque chose dont personne ne se soucie plus, c'est l'Homme. Nous ne faisons que parler de lui, mais nous sommes déjà en train de le remplacer par autre chose, car nous sommes devenus comme des dieux aveugles, qui possèdent un pouvoir immense, mais qui se méfient tellement de leur propre nature qu'ils sont sur le point de le retourner contre eux-mêmes.

Le dialogue est quelque chose de très simple. Mais c'est aussi quelque chose de tellement difficile qu'en plus de deux millénaires d'histoire de la pensée, vous restez le seul à être allé au bout de ce qu'il impliquait, alors que toute notre tradition se réclame de vous. Quelle triste ironie.

Métatron

 

       

 

       

Socrate

      Te voilà, bon Metatron, bien amer à constater le déclin des valeurs comme je le faisais quelques millénaires avant toi. Toi et moi sommes prompts à regretter des temps meilleurs, des jadis sertis d'or. Si les miens sont perdus pour nous tous, je me demande, en te lisant, si les tiens ne sont pas mon temps, mon ère. Si tel est le cas je te supplie de te détromper. Comme je me détrompe en m'avisant que ta complainte comme démarche infirme son propre propos. Il y a inévitablement encore du dialogue si tu as fini par retrouver Socrate.

Un Athénien nostalgique, surpris d'être la cible de la nostalgie d'une personne du futur.

Le vrai Socrate

 

       
         

Métatron

      Ah! Il est vrai que lorsqu'on se réfère à un âge d'or qui nous aurait précédés, on découvre souvent que l'époque où on le projette vivait elle-même dans la nostalgie d'un âge d'or. À se demander si ce n'est pas là un des plus grands mythes que l'humanité se soit inventé vis-à-vis de l'histoire! Ce ne serait en tous les cas pas une vaine question que de savoir d'où nous vient le besoin d'une telle représentation...

Quoi qu'il en soit, vous avez raison de me faire remarquer que ma nostalgie est, de ce point de vue, bien stérile et déplacée. Mais, en vérité, je ne crois pas souhaiter un retour en arrière. Votre époque était, à sa façon, très dure, et, si l'on excepte quelques rares décennies de calme, traversée de conflits constants. Par ailleurs, la façon dont la cité a répondu au fait même de votre existence de philosophe bohémien, consacrée à une recherche toute franche de la vérité, montre suffisamment son degré réel de tolérance à cet égard. Nous ne sommes pas forcément mieux lotis pour autant, mais ce serait se faire des illusions que de voir dans l'Antiquité une époque fondamentalement plus lumineuse et meilleure que la nôtre.

Pourtant, je maintiens ce que j'ai dit. Car d'un point de vue au moins, votre ère avait quelque chose que nous avons aujourd'hui perdu. Et il me semble bien que c'est précisément ce quelque chose qui fait que toute notre tradition de pensée, après ces millénaires, se réfère toujours à vous avec autant d'insistance. Une intuition harmonieuse de l'Homme et de la nature a progressivement fait place à un univers de plus en plus fragmenté, de plus en plus soumis au hasard, de plus en plus dévitalisé et absurde. S'il fallait faire la liste des domaines de pensée qui ont été aujourd'hui déclarés zones interdites par l'épistémologie (notre belle heuristique moderne), la logique analytique et le positivisme, cela n'en finirait pas. Les vérités qui se dévoilaient progressivement sous la pression réciproque des esprits et qui faisaient l'honneur de vos dialogues sont aujourd'hui perçues comme des délires métaphysiques et subjectifs. Au nom de l'exactitude scientifique, nous nous sommes retiré le droit de voir en l'Homme autre chose qu'une triste machine, déterminée de toute part par la société, son inconscient, ses gènes ou que sais-je encore... À tel point que j'en viens parfois à me demander si ce projet d'élucidation totale de la nature par la science ne porte pas en lui quelque chose de presque dément, puisqu'il nous amène petit à petit à ne voir en l'Homme qu'imperfection, et à le mépriser toujours plus.

Métatron
         
         

Socrate

      Mon bon Métatron,

Après m'être fait longuement expliquer par quelques autres personnalités du forum Dialogus ce que c'est que le «positivisme», j'ai commencé à mieux cerner les motivations de ton amertume envers la «science». L'Homme étant la mesure de toutes choses, je parviens à saisir que tu t'insurges contre l'allocation de cette même stature de mesure du monde à des entités abstraites et barbares dont je saisis à peine le sens: technicité, bureaucratisme, atomisme. Je reste confiant que tu n'ostracises pas ici l'intégralité du gnoseos.

Une simple promenade sur un chemin de campagne te rappellera en effet que la connaissance ne se limite en rien à cette science positive que ton époque hypertrophie et dans laquelle la mienne tâtonne à peine.

Socrate