Es-tu peureux?
       

       
         
         

Zapatou

      Cher Socrate,

Je dois avouer que je ne vous connais pas aussi bien que votre renom m'y oblige. Pardonnez-moi si ma question est ingénue, mais elle me presse.

Ne peut-on dire que votre monde des idées, des essences éternelles, est un ailleurs réconfortant, assez difficile à atteindre pour ne pas être découvert en sa totalité, pour que le découragement atteigne la plupart avant d'y accéder et qu'ils s'abandonnent à la simple croyance, lors de votre passage sur terre ?

N'est-ce pas un antidote dont vous posez l'existence relativement gratuitement contre les ignorances de l'homme, et ses peurs? «Qu'advient-il de cette absence de mystère?», a demandé Mallarmé. J'ose répondre que c'est la liberté créatrice qui est en jeu. Et vous semblez la nier vertement dans votre système à une voix.

Même, j'oserai dire que vous vous instituez unique créateur, le créateur de la terre, qui ne sait rien parce qu'il a tout créé (Chestov parle en ces termes de Dieu), et votre réminiscence serait la tentative de découvrir les conséquences irréparables de votre création?

Socrate, en un mot, es-tu le plus bon des hommes peureux, qui par charité a éliminé la peur (et par là même la liberté) pour les autres, en créant ce joli monde où tout est beau, et où tout est expliqué là-haut? Ta philosophie n'est-elle pas un gros: «Ne vous inquiétez pas si vous ne comprenez rien sur terre -enfin, essayez quand même, mais bon c'est pas facile- car là-haut, tout est fait pour le mieux»? «À ceux qui méprisent le corps, je ne leur demande pas de changer d'opinion, ni même de quitter leur doctrine, je leur demande juste de se défaire de leur propre corps, ce qui les rendra muets», a écrit Nietzsche. En l'occurence, la mort ne t'a pas désocratisé, j'espère donc une réponse.

Un déféré apprenti

 

       
         

Socrate

      Ah encore ces essences éternelles comme ailleurs réconfortant... Si tu veux une réponse à cette question, écris à celui que ton siècle nomme Platon!

Mais d'autre part, je reconnais fièrement que je pense le monde avec des catégories humaines. Oui je donne âme à l'univers et nous érige tous deux, toi et moi, mesure du monde. Système à une voix certes: celle d'Anthropos. Et tu vises assez juste en suggérant qu'un tel traitement de l'être est motivé par la peur. Peur de laisser dépasser l'inconnaissable au bout des mondes, peur de la démesure, du flux, de la populace, peur de la perte de l'immortalité de l'âme, peur du mal comme extra-humain inhumain. Les temps sont troubles. Il y a matière à bien des peurs.

Mais socratiser la peur, pour filer sur ta drôle de tournure, c'est faire accoucher le courage. D'avoir eu peur d'un univers inhumain, de l'avoir vêtu de la tunique de l'ego, au moment terrible, je ne fuirai pas. Voilà d'ailleurs une velléité qui ne m'honore guère. Elle habite le coeur de tout Athénien patriote.

Socrate