Épimelia
       

       
         
         

Béatrice Leach

      Socrate,

Vous avez dit en substance que la plupart des êtres se trouvent dans l'erreur à propos de l'essentiel de leur vie. Comment selon vous peut-on unifier la pensée et l'action? Croyez-vous vraiment que cette unification puisse exister?

Merci de votre attention,

Béatrice Leach
         
         

Socrate

      Béatrice,

Voilà que tu fabriques des tuniques. Tu marches sur l'agora, le souk. Les couleurs et les coupes te sautent à la paupière. Sur une rue, le courant humain est un flot d'étoffes, de soieries. L'Homme pour toi, est un animal qui se revêt.

Mais voilà que tu es conductrice de chars. Tout pour toi hennit, rue et piaffe. Le craquement des boiseries des véhicules sur la voie amène à ta conscience les frais des réparations de roues et de moyeux. Les cris de charretiers caressent ton âme comme la normalité fluide, qui te repose des silences entendus et des murmures hypocrites des portions plus policées de la polis.

C'est que l'unité entre notre pensée et notre action est du même mouvement permanent mais roturier, intime mais vernaculaire. Lacérée de l'usure des mains de la tisserande. Poussiéreuse et sentant le cheval du conducteur de chars. Évidente et évitée...

Et la honte monte en nous. On se cache les mains. On se lave à grande eau. On renie père et mère. On sépare la pensée de l'action pour plaire à nos maîtres, et, de fuir ce qui gît en nous-mêmes, on perpétue cette sèche erreur sur l'essence de notre vie.

Mais cette unification dont tu parles ne peut qu'exister. Elle a pour nom: vivre.

Socrate