Antoine
écrit à

   


Socrate

   


Connais-toi toi-même

   

Bonjour,

Evidemment, je sais que je ne sais rien. C'est en cela que je m'empresse de venir vous questionner. Je médite sur le «connais-toi toi-même» et il me semble en effet que de se connaître soi-même n'est pas connaître son caractère. Car, comme vous le dites dans L'«Alcibiade», premièrement, ce n'est pas ce qui fait mon essence, donc se connaître serait savoir ce qui fait que nous sommes et cela, on ne peut le comprendre qu'en réfléchissant sans se laisser influencer et donc, comprendre par soi-même. Alors, connais-toi toi-même voudrait dire, dans un premier temps, comprends par toi-même?

Merci de me répondre, magnifique Socrate et de ne point me laisser dans l'ignorance.

À bientôt,

Antoine


Comprends-tu ma réponse?

Socrate


Ah, non, je ne connais rien! Je comptais sur toi et ta célèbre dialectique pour découvrir la vérité. Alors, «Connais-toi toi-même» reviendrait à identifier la vertu et la sagesse?

Antoine


Tu identifies vertu et sagesse, Antoine?

Socrate


Je n'avais pas regardé d'assez près ta réponse pleine d'esprit... Je vais repréciser la question. Se connaître soi-même, est-ce cela la sagesse ou est-ce seulement une partie de la sagesse?

Antoine


Tu divises la sagesse en parties, Antoine?

Socrate


Très bien, je reformule ma question. Alors, se connaître soi-même, est-ce cela qui mène à la sagesse? Car je sais que la vertu y mène aussi (enfin, je ne sais pas, tout est relatif). Donc, se connaître soi-même, est-ce la même chose que la vertu ou alors la vertu mène-t-elle à se connaître soi-même, ainsi à parvenir à la sagesse, ou bien suis-je perdu dans mes illusions?

Antoine


Tu comptes toujours sur moi, Antoine?

Socrate


Non, justement, j'ai compris qu'il faut appliquer à soi-même les beaux discours que l'on fait aux autres et surtout trouver des réponses soi-même. Alors j'ai une théorie pour ma propre question (si se connaître soi-même c'est identifier la vertu et la sagesse).

Un sage sait ce qu'est le bien, l'utile et le beau, il peut donc voir le bien en lui et aussi peut-être ses faiblesses mais, comme il les connaît, il peut travailler dessus, un sage se connaît donc lui-même et celui qui se connaît lui-même connaît le bien en lui et est donc sage car il connaît le bien.

Mais là, une autre question me vient à l'esprit, non pas: «qu'est-ce que le beau?» car si tu me faisais une réponse que je comprenne ce serait trop formidable (quoique, si tu veux, ce serait bienvenu, mais je sais que tu répondrais: «je ne sais rien») mais est-ce que le bien est toujours utile et beau, est-ce que le beau est toujours utile et bien et est-ce que l'utile est toujours beau et bien?

Antoine


Oh, tu t'égares. Tu t'égares fort joliment, mais c'est un égarement philosophiquement utile.

Socrate


Hé hé tant qu'à s'égarer autant que ce soit fort joliment! Si je pose trop de questions tu as le droit de m'envoyer paître mais j'ai trop soif de savoir et je veux par-dessus tout être sur le chemin de la sagesse mais n'ayant jamais fait de philo à l'école c'est fort probable que je divague.

Je voudrais donc récapituler: tu m'as dit que je m'égarais en cherchant le bien, mes autres questions étaient trop abstraites je n'en comprenais en fait pas le sens.

Ayant découvert les écrits socratiques (et Socrate par la même occasion) il y a deux semaines, j'ai pensé que pour Platon le but de la philosophie était la science du bien, à travers par exemple son allégorie de la caverne et aussi le «Gorgias» où son Socrate faisait admettre que la science du bien était plus importante que tout, je pensais donc que tu étais du même avis. En tout cas cela rejoignait toute ma réflexion que j'ai depuis plusieurs années et je fus donc heureux de découvrir que je n'étais pas le seul à accorder une telle importance au bien dans sa vie. Il faut donc
apparemment que je démystifie la philosophie et que je la prenne non pas comme un chemin vers la sagesse mais comme une science sociale couplée à de la psychologie comme la plupart des modernes la voit? (désolé  de t'infliger mon orthographe je fais un effort, je t'assure, même si ça ne se voit pas...)


Antoine


Les écrits socratiques? Mais je n'ai absolument rien écrit moi. Je suis bien trop maladroit avec le stylet pour jamais écrire. On t'aura dupé.

Socrate


Je le sais, je voulais justement savoir ce que tu pensais de la philosophie de Platon et de ce qu'il te faisait dire? Et Diogène aussi: que penses-tu de lui? Cela m'intéresse.

Et, si tu veux ne pas répondre encore par une pirouette, alors réponds au moins, s'il te plaît, à cette question: que penses-tu, Socrate, de la philosophie?

Antoine


Du bien, sauf quand elle tourne à l'interrogatoire. Et toi, Antoine, que penses-tu de nouveau sur ton Socrate?

Socrate


Je suis désolé je n'arrive pas à me contrôler quand des sujets m'intéressent et rien que la semaine dernière une personne a très mal pris que je l'interroge de la sorte et m'a comparé à un animateur télé (personne dans notre temps un peu comparable aux sophistes ce que j'ai très mal pris d'ailleurs).

Alors pour répondre à ta question, voici ce que je pense de nouveau sur mon Socrate: C'est que je ne le connais pas et ce que j'en sais est ce que j'interprète de quelqu'un qui l'interprète tu l'appelles mon Socrate car évidemment je m'en suis donc fait une idée idéaliste ou une idée tout court.

Mais voici, ce que j'en pense quand même: déjà c'est un homme, un homme qui paie volontiers le prix de ses principes et de ses priorités, qui a mis sa vie dans la quête de la vérité et qui reste sincère envers elle et envers lui-même, qui a compris que quand deux chemins s'offrent à toi prendre le meilleur mène au bonheur et qui met ses pensées en accord avec ses idées, qui met ses paroles en accord avec ses pensées et qui met surtout ses actes en accord avec ses paroles, et -je pense- qui aime ses concitoyens. Voilà! Alors là, j'attends toutes réactions de ta part. En tout cas, merci de ta question.

Antoine


C'est là ce que tu penses de ton Socrate? Mais qu'y a-t-il de vraiment nouveau là-dedans, par rapport à ce que ta culture a déjà maintes fois ressassé?

Socrate


Holà! Quand tu poses les questions ça ne rigole pas ! Trop bien!

En fait j'avais mal compris ta question, je croyais que tu me demandais ce que j'avais vu, moi, de nouveau chez Socrate ces derniers jours: pas ma culture, effectivement il n'y a rien de bien nouveau dans ce que je pense de Socrate... Enfin! En même temps je ne sais pas trop ce que ma culture en pense mais, vu qu'il y a eu de grands penseurs et que, moi, c'est à travers un seul livre de Platon que je m'en suis fait une image, je pense que tout ce que j'ai dit n'est donc pas nouveau. Mais en même temps, ce qui m'intéresse ce n'est pas forcément de dire des nouvelles choses absolument mais plutôt des choses vraies.

Alors, dis-moi qui est Socrate car tu ne peux pas me laisser dans mon embarras?

Antoine


Socrate, c'est moi. Pas celui de Platon.

Socrate


Très bien! Alors quelle est la différence entre toi et le Socrate de Platon?

Antoine


C'est simplement la différence entre moi et Platon!

Socrate


Il faut que je choisisse bien mes questions car tu es économe en réponses (outre le fait que mes questions sont idiotes). Alors je la pose différemment: qu'est-ce qui dans le portrait que fait Platon de Socrate fait que cela m'induise en erreur sur mon idée de Socrate?

Antoine


Simplement en ce que ce Socrate dit. Il dit la pensée de Platon, pas la mienne. Il t'enseigne de Platon, pas de moi.

Socrate


Très bien! Peux-tu m'enseigner de toi ce qu'est un homme libre et ce qu'est un esclave?

Antoine


Un «homme libre»! Qu'est-ce que c'est que cela?

Socrate


Mais tu ne réponds pas à ma question, Socrate! Je n'ai pas demandé ce que voulait dire être un homme libre selon Athènes mais selon toi, et je ne pense pas que, malgré le joug des trente tyrans, ta définition ait changé.

Antoine


Cela est devenu moins clair qu'avant, depuis qu'Athènes vit sous le joug de Trente Tyrans d'allégeance spartiate...

Socrate


Tu me réponds par ma propre question, alors je dirais que l'idée de l'homme libre est la raison pour laquelle toi et moi faisons et aimons la philosophie, et si je me trompe, ce qui est fort probablement
le cas, réfute-moi si tu m'estimes assez pour m'apprendre car moi je n'attends que ça.

Antoine


Si tu devais réfuter cet argument toi-même, tu t'y prendrais comment?

Socrate


Déjà je voudrais dire: il vaut mieux se taire et paraître idiot que de parler et de le prouver, mais je répondrai à ça par un autre dicton: «il vaut mieux poser une question et paraître idiot que de se taire et de le rester toute sa vie», donc pardonne-moi par avance mais je veux apprendre.

Alors voilà: avant de réfuter mon propre argument, je voudrais d'abord te montrer ce qui m'a conduit à cette affirmation car je me suis aperçu que je te l'ai un peu jeté à la figure.

Alors commençons par la notion d'homme: un homme libre pourrait être quelqu'un qui fait absolument ce qu'il veut, qui assouvit tout ses désirs, mais Platon m'a fait comprendre qu'un homme libre n'est pas quelqu'un qui passe son temps à courir de désirs en désirs, déjà car il ne serait jamais satisfait et ensuite car il serait en fait esclave de ses propres envies puisque chacun de ses actes serait en vue de remplir une jarre percée (comme dirait Platon) donc non pas en vue de son propre bien mais de ce qui serait agréable pour lui. Donc un homme libre serait quelqu'un qui sait ce qui est bon pour lui et qui agit en conséquence.

On dit que pour arnaquer quelqu'un il faut que cette personne ait des défauts: arriviste, avide d'argent etc. Donc l'homme libéré de ses désirs ne se laisserait plus flatter et serait maître de lui-même. Voilà donc ma notion d'homme libre. Voyons maintenant ce qu'est la philosophie. Donc étymologiquement, cela signifie amour de la sagesse: pour moi c'est la science de la pensée, mais tu me diras «je pense donc je suis», alors tout le monde fait de la philosophie, et je répondrai quec'est avant tout la science de bien-penser... Serait-ce la morale? Non plus... Donc du coup je dirais que c'est la recherche de la vérité, la vérité sur les choses autant physiques que métaphysiques ou déjà un terrain sur lequel on peut confronter différents notions et concepts afin de mieux comprendre l'homme et son environnement, mais tout ça comme exercice en vue de la vérité sur le bien. (Bon là tu diras que c'est encore un égarement philosophiquement utile).

Donc je disais que toi et moi aimions et faisions de la philosophie en vue de l'idée de l'homme libre et je le pense toujours alors si je devais me réfuter, déjà je commencerais par me prouver que mes définitions sont fausses.

Alors le sont-elles?

Antoine


Le sont-elles, Antoine?

Socrate


Oui, je pense qu'elles sont assez justes mais elles doivent être incomplètes.

Qu'en penses-tu?

Antoine


Que leur manque-t-il?

Socrate


Bah à mon avis, il doit leur manquer ce que je dois encore apprendre, car plus je lis Platon plus j'avance lentement mais sûrement, donc je pense qu'il leur manque le fruit d'une réflexion un peu plus mûrie que je ne peux pas encore percevoir et lorsque j'aurai fini Platon, que je me serai bien imprégné de sa pensée je passerai à un autre, sûrement Aristote et ainsi de suite jusqu'à mes contemporains. Je casserai à chaque fois la pensée que je me serai construite pour m'ouvrir à d'autres choses et me faire ma propre pensée. Donc pour répondre à ta question ce qui manque à mes définitions c'est le savoir de ces définitions car là ce sont juste des opinions, mais peut-être des opinions droites. Qu'en penses-tu?

Antoine


N’oublie pas ta propre définition au milieu de celles de toutes ces éminences...

Socrate


Je retiendrai ton conseil Socrate, merci. Dis-moi j'ai une autre définition à soumettre à notre examen: il s'agit de la vertu. Pour moi c'est ce qui rend l'âme en bonne santé, ainsi par exemple les vertus du corps seraient la médecine et la gymnastique. Quant à celle de l'âme ce serait la justice, le courage etc., donc la qualité commune aux vertus qui ferait qu'elles sont vertus, c'est rendre l'âme meilleure.

Qu'en penses-tu?

Antoine


Que tout cela m'amène à ne plus savoir si je suis bien portant ou malade!

Socrate


Je ne sais pas si ta réponse est ironique ou pas mais moi je sais que je suis malade. En effet j'ai toujours cru être quelqu'un de bien car j'ai un bon fond -ou du moins une bonne valeur morale. Mais, premièrement, ayant réalisé que je ne sais même pas ce qu'est le bien, comment puis-je croire être quelqu'un de bien?

Et deuxièmement, sans aller aussi loin, quelqu'un qui a bon fond n'est pas forcément quelqu'un de bien. Ainsi celui qui fait le mal le fait souvent par ignorance du bien: il croit faire ce qui est le mieux pour lui ou plutôt ce qui est le plus agréable, car s'il savait que le mal lui serait dommageable et lui causerait de la peine, il ne le ferait pas intentionnellement. Ne dit-on pas que l'enfer est pavé de bonnes intentions, donc fait avec un bon fond?

De plus je me servais souvent comme excuse d'avoir bon fond. Ainsi, quand une injustice se commettait devant moi, je me voilais la face en me disant que même si je n'étais pas intervenu, j'avais quand même une bonne morale donc que j'étais quelqu'un de bien; tout ça quasiment inconsciemment et sûrement par lâcheté. Mais je me trompais car en fait être quelqu'un de bien c'est avoir non seulement un bon fond, avoir de bonnes valeurs mais aussi et surtout les mettre à l'épreuve et, toujours en pratique, toujours lutter contre les cancers que sont la paresse et l'illusion d'avoir atteint son but afin de toujours s'améliorer. C'est très dur et c'est un combat de tous les instants, je pense, car l'Homme se raccroche de toutes ses forces à ses propres mensonges et ses croyances. Mais la récompense est magnifique: la liberté et la capacité d'aider les autres et de s'aider soi-même.

Pour moi le monde est malade et je le suis tout autant que lui mais, maintenant que je le sais, je vais tout faire et lutter de toutes mes forces pour guérir et une fois guéri, je ferai tout pour guérir les autres. Encore une fois qu'en penses-tu (sûrement un égarement...)?

Antoine



Alors là,  j'ai une théorie mais je ne sais pas trop ce que ça va donner!

Déjà je vais te donner une opinion. A une époque je m'intéressais à la philosophie bouddhiste et je méditais sur le yin et le yang. J'ai remarqué que tout était équilibre: par exemple, le corps humain a besoin de sel ou de sucre mais trop en manger est aussi mauvais que pas assez; le manque de pratique d'un sport est aussi mauvais que le trop de pratique; car cela finit par abîmer les articulations. Ce qui est vrai pour le corps est aussi vrai pour l'esprit. Par exemple, à ne passer son temps qu'à se divertir et faire ce que l'on veut, l'on devient vite flemmard et trop gâté alors que ne faire que travailler et suivre des règles rend asocial et incapable de penser par soi-même.

C'est aussi le cas dans la nature où chaque espèce est régulée par un prédateur qui l'empêche de trop proliférer; le prédateur, lui, est régulé par le nombre de ses proies. Là encore un équilibre est présent ainsi qu'avec les protons et les neutrons etc.

Ensuite il y a la justice. La justice, on dit que c'est donner ce qui se mérite. Par exemple, dans le cas où quelqu'un commet une faute, le punir justement serait lui donner la peine qu'il mérite, non pas simplement pour le punir mais pour lui faire comprendre que ce qu'il a fait est injuste et ainsi le guérir.

Ou encore, dans le cas du corps, le dosage juste serait celui dont le corps a besoin, ni plus ni moins. Pareil pour l'esprit: lorsque l'on réagit à une situation -par exemple une prise de bec- trop réagir et s'emporter ne serait pas justifié mais ne pas réagir non plus! Si l'on imagine que la personne a commis une injustice, si on ne le lui fait pas remarquer, on commettrait aussi une injustice en ne la guérissant pas. Donc, là aussi ce ne serait pas justifié.

Donc pour moi l'équilibre est en fait la justice; et le bien là-dedans? Eh bien il n'existe pas, ou du moins le bien sait sauvegarder cet équilibre tandis que le mal serait de le rompre. Oui, mais alors sachant cela, je ne sais pas forcément, dans telle ou telle situation, quelle est la réaction la plus juste? Eh bien ça, ce serait la sagesse de savoir ce qui est juste dans tous les cas de figure et ce serait pour cela, si on suit mon raisonnement, que le sage ne doit pas avoir de désir ni de passions. Pour ne pas avoir un filtre devant les yeux ou des illusions qui l'empêchent de juger au mieux, le plus objectivement possible.

Voilà, ce n'est pas un raisonnement révolutionnaire mais c'est le mien. Qu'en penses-tu? Cela te parait-il juste?

Antoine