Les tempêtes
       
       
         
         

zonenoire@hotmail.com

      Bonjour,

Lors de vos voyages, j'imagine que vous avez dû faire face à du gros temps, des tempêtes, la démesure de la mer où l'on croit que notre dernière heure est arrivée. À quoi pense-t-on dans ces instants? A-t-on le temps de penser à la mort, à la perdition du navire ou bien votre pensée se concentre-t-elle exclusivement sur les manoeuvres?

Finalement, ce que j'aimerais vraiment savoir: aimez-vous les tempêtes?

Merci de me répondre,

Charles Desjardins

 

       
         

Joshua Slocum

      Monsieur Desjardins.

On ne peut aimer la tempête. Ce que l'on aime ce sont les après-tempête. Pendant le déchaînement de la colère marine il faut faire appel à la rationalité. À la colère il faut opposer le calme. Le danger vient de l'ajout de son propre désarroi à celui de la mer. Une manoeuvre bien réfléchie devient alors un bouclier à l'agression. À condition de faire confiance à son bateau. D'avoir toujours soigné son bateau comme un alter ego.

Laissez-moi vous raconter un cauchemar. Je venais de perdre ma Ginny. La complice de mes plaisirs et la force de mes faiblesses avait laissé sa vie à l'ancre près de Montevideo. Elle avait joué du piano à bord de notre Aquidnek. J'acceptai une cargaison de pianos. Mais ces 50 pianos neufs ne réussirent pas à remplir le silence du piano de Ginny. En haute mer, la mer ajouta sa colère à la mienne. Nos deux colères ajoutées l'une à l'autre faillirent perdre le navire. Les pianos se désarrimèrent et dans leur cacophonie douloureuse il me semblait entendre la mélodie que Ginny jouait de son vivant. Nous avons évité le naufrage parce que je m'affaissais de peine. Mon second appliqua la règle d'or et opposa son calme à la colère. Mais j'entends encore la mélodie de ma femme disparue quand le vent se lève...