Audrey
écrit à




L'Impératrice Sissi






Voyages en France



Sissi,

Depuis maintenant deux ans, je suis complètement fascinée par vous et j'aimerais voyager sur vos traces. Pour cela, quels sont pour vous les plus beaux endroits à visiter?


Chère Audrey,

J’allais assez souvent à Paris jusqu’à l’an dernier (1897), mais depuis la mort de ma chère soeur Sophie, je ne m’y aventure plus guère. La demeure de Sophie était notre rendez-vous, à mes sœurs et moi. Mais avec les années, notre nombre allant s’amenuisant après la mort d’Hélène, puis celle de Sophie, je préfère rencontrer ma sœur Mathilde chez elle, à Zurich. Cela ne m’empêche pas de séjourner parfois à Paris, en touriste, et de faire une petite visite au passage à mon pauvre beau-frère d’Alençon, qui supporte son veuvage avec une sainte résignation, mais je ne m’y rends plus désormais avec le même plaisir.

Comme mes voyages me servent le plus souvent à fuir l’automne et l’hiver viennois, c’est surtout le soleil de la Riviera française qui m’attire désormais dans ce beau pays. Cannes, Biarritz, Nice, le Cap Martin sont mes séjours de prédilection. J’y rencontre parfois l’ex-impératrice Eugénie, qui se fait désormais appeler comtesse de Pierrefonds. Nous nous soutenons mutuellement dans nos deuils respectifs, la pauvre femme ayant perdu son époux et son fils unique, mais je la sens beaucoup plus forte que moi. Elle a le réconfort de sa foi, l’heureuse femme, alors que pour ma part, Rodolphe a pratiquement tué ma foi en Dieu. Je vénère certes le grand Jéhovah dans Sa puissance créatrice et destructrice, mais je ne suis qu’un atome devant Lui, comment pourrait-Il se soucier de ce qui me concerne? Je ne puis donc que L’adorer.

Mais je m’écarte de notre propos, chère âme. Le titre de votre lettre se rapporte à la France, mais votre lettre elle-même semble plus générale. Je puis donc vous conseiller évidemment la Grèce, dont j’ai sérieusement pensé faire ma nouvelle patrie et où je me suis même fait construire un château, croyant avoir enfin trouvé mon véritable foyer. Mais je me suis vite aperçue que je venais moi-même de me forger une chaîne. Voyez-vous, un endroit ne me semble désirable que parce qu’il présuppose le voyage. Lorsque j’arrive en un lieu, c’est l’idée que je devrai le quitter qui m’émeut et me le fait aimer. Devrais-je être fixée quelque part pour tout de bon, le Paradis lui-même me deviendrait un enfer! Lorsque vous verrez la magnifique baie de Gastouri, que vous sentirez ses fleurs luxuriantes, que vous verrez les cyprès se balancer dans le vent et le bleu du ciel se fondre dans celui de la mer, vous aussi tomberez sous le charme!

J’ai fait tout le tour de la Méditerranée et de l’Adriatique, chère âme, et si vous voulez vraiment mettre vos pas dans les miens, je souhaite de tout cœur que vous ayez le pied marin! Les tempêtes peuvent parfois être terribles, mais j’aime les vivre, j’aime me sentir moi-même devenue une vague écumante. Je me fais parfois attacher sur une chaise, et ma chaise à un mât pour pouvoir vivre la rage des flots de plus près. En fait, je fais comme Ulysse, je me fais attacher afin de résister à la tentation de plonger au milieu des vagues… La mer m’attire, j’ai envie de voguer dès que je la regarde. Mon plus grand souhait aurait été de visiter l’Amérique et la Tasmanie, de voguer sur l’Océan, mais mon époux m’a instamment priée de ne pas lui infliger cette inquiétude. Alors comme il est l’être au monde que je souhaite le moins peiner, j’accepte de renoncer à l’Océan, où Neptune m’appelle pourtant à grands cris.

Je vous souhaite donc de beaux voyages, chère âme. J’espère que ces déplacements ne vous serviront pas, comme moi, à déplacer simplement un mal de l’être de port en port mais qu’ils seront pour vous une occasion de vous réjouir, d’emmagasiner de beaux souvenirs dans les tiroirs de votre mémoire et d’enrichir votre vie.

Amicalement,

Élisabeth