Morgane
écrit à




L'Impératrice Sissi






Votre vie malheureuse ou heureuse ?



Très chère impératrice,

Je voulais tout d'abord que vous sachiez à quel point je vous admire. Vous êtes une personnalité passionnante mais, je dois l'avouer, je peine à vous comprendre. Lorsque vous aviez quinze ans, étiez-vous amoureuse de l'empereur, qui vous a choisie comme épouse? Est-il vrai que vous avez des préférences parmi vos enfants? Précisément, à quoi ressemblez-vous physiquement? Votre sœur Hélène vous en a-t-elle voulu après que vous l'ayez «remplacée»?

Je m'excuse d'avance pour toute ces questions mais j'ai tant de plaisir à pouvoir correspondre avec vous!
Je vous embrasse affectueusement.

Morgane


Chère Morgane,

Quel joli prénom de fée que le vôtre! J'ai bien envie de vous répondre sous le nom de «Titania», la reine des fées, à laquelle je me suis identifiée... Entre fées, nous devrions nous comprendre!

Vous me posez nombre de questions auxquelles je vais tenter de répondre. Tout d'abord, à quinze ans, j'étais amoureuse de l'empereur comme peut l'être une enfant de quinze ans! Je venais de voir mourir, quelques mois plus tôt, un comte dont je m'étais sérieusement amourachée mais qu'on avait éloigné de moi car il ne pouvait prétendre à une Altesse Royale, et c'est l'âme endeuillée que je suis arrivée à Ischl, en cet été 1853. Voir tout à coup François-Joseph, si beau et si puissant, me porter tant d'intérêt alors qu'il aurait dû être totalement occupé de ma sœur Hélène m'a beaucoup troublée, et à quinze ans, l'amour est en quelque sorte contagieux... Voyant Franz si épris de moi, voyant tous les regards des tantes, de ma mère et de tous les autres invités, attendris par l'amour de l'empereur pour la très jeune fille que j'étais, je me suis prise au jeu et me suis laissée attirer par ce bel homme qui disait m'adorer. Ce qui était le cas, et cette adoration perdure. Mais mon amour à moi était beaucoup plus fragile. Il aurait fallu que Franz puisse entretenir cet amour par des moments privilégiés à deux, en ne laissant pas sa mère m'éloigner de mes propres enfants, en me prenant au sérieux les premières fois que je tentais de m'intéresser à ses problèmes politiques. Franz n'était pas préparé à faire tous ces efforts. Il avait été élevé dans le but d'être empereur, sa vie était rigoureusement compartimentée, et le tiroir dans lequel il avait rangé ses relations avec moi était strictement mesuré. Je voulais simplement être avec lui, et toute la vie de cour nous en empêchait. Je l'aime, mais certes pas de la même façon que lui, et cela justement parce que le grand amour que j'aurais pu avoir pour lui a été tué dans l'œuf dès les premières années de notre mariage.

Ma sœur Hélène ne m'a jamais tenu rigueur de ce mariage raté qui avait été envisagé pour elle. Elle a été beaucoup plus heureuse, j'en suis certaine, auprès de Maximilien de Tours-et-Taxis, bien que son bonheur ait été très court. Maximilien est malheureusement décédé après seulement dix ans de mariage, laissant ma sœur avec de jeunes enfants à élever et un immense chagrin car elle l'aimait infiniment. Mais son affection pour moi ne s'est jamais démentie durant les années. Elle m'a même pratiquement sauvé la vie lorsque j'ai été très malade à la fin des années 1850 et qu'elle est venue me rejoindre à Corfou où je croyais que j'allais mourir. Elle a écouté mes chagrins, m'a aidée à reprendre le dessus, et elle est même allée ensuite expliquer à François-Joseph pourquoi j'étais si malheureuse à la cour, que les tracasseries de sa mère et de sa coterie étaient en train de me rendre malade et de tuer mon amour pour lui. Il n'a malheureusement pas réagi assez vite, l'amour est bel et bien mort durant ces années, mais Hélène m'a permis de rétablir ma santé ainsi que ma confiance en moi, et j'ai pu ensuite regagner Vienne en me jurant que plus personne -et surtout pas ma belle-mère- n'allait à nouveau me faire souffrir au point de m'amener pratiquement à la tombe.

Ce sont ces moments difficiles, comme vous le savez probablement, qui m'ont éloignée de mes enfants. Mes aînés m'ont pratiquement été confisqués par l'archiduchesse Sophie. J'avais réussi à récupérer mes filles, mais ma pauvre petite Sophie est malheureusement morte peu après. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles j'ai été ensuite aussi malade, une maladie de l'âme bien davantage qu'une maladie du corps. Entretemps, Rodolphe est né et m'a aussi été enlevé. Après la mort de ma petite fille, qui avait confirmé de façon aussi tragique mon incompétence en tant que mère, on n'allait certainement pas me laisser quelque chose d'aussi précieux que la vie de l'héritier de l'Empire entre les mains!  Mais en 1868, à la naissance de ma dernière fille, Valérie, j'étais devenue à la cour une puissance avec laquelle il fallait compter. Le «Compromis Hongrois» était mon œuvre, j'avais réussi au moyen d'un véritable ultimatum à faire envoyer le gouverneur de mon pauvre fils, un sadique qui croyait former un enfant de six ans au courage par des douches froides et en tirant des coups de feu près de lui dans la nuit, j'avais imposé des dames hongroises autour
de moi.... Alors oui, j'ai eu une préférence marquée pour ma fille Valérie, mais uniquement parce que c'est la seule enfant que j'ai pu garder près de moi, élever, voir grandir! Comme j'aurais aimé qu'il en soit de même avec mes autres enfants, comme j'aurais aimé pouvoir serrer davantage mon fils dans mes bras, lui qui avait tant besoin d'amour! Mais Franz avait décidé qu'il appartenait à l'armée, donc même si j'ai réussi à le débarrasser de Léopold de Gondrecourt, son gouverneur qui était en train de le tuer ou à tout le moins d'en faire un idiot, je ne pouvais pas m'immiscer
personnellement dans son éducation. Un meilleur professeur, certes plus humain avait succédé à ce monstre de Gondrecourt, mais il avait tout de même pour mandat de faire de mon fils un bon soldat. Et un bon soldat ne se blottit pas dans les bras de sa mère pour être consolé, même à huit ans... Ma fille Gisèle était tout à fait gagnée à sa grand-mère et je n'ai jamais pu regagner le terrain perdu, lorsque j'ai enfin pu faire valoir mes droits de mère. Elle s'est mariée très tôt, et nous n'avons jamais été très proches. Nous nous visitons de temps à autres, mais nos rapports sont courtois, sans plus. Alors qu'avec ma «kedvesem», ma chérie, ma Valérie, il en va tout autrement! J'en veux encore un peu à François-Salvator, qui m'a volé mon trésor et qui passe son temps à lui faire enfant sur enfant, mais elle semble heureuse de son sort et a fait de son château de Wallsee un petit nid d'hirondelles où j'aime bien aller me poser de temps à autres. Un nid d'hirondelles n'est certes pas fait pour une mouette marine, mais son foyer est chaleureux, et ses enfants, qui m'appellent «Omama», sont très près de mon cœur.

Voilà chère petite fée, j'espère avoir répondu à  toutes vos questions!

Sincèrement,

Élisabeth - Titania