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Ma très chère Sissi
Je m'appelle Maitée et je fais un travail à
l'école sur vous. Mon projet est d'expliquer à toute ma
classe votre histoire en Grèce. Majesté, pouvez-vous me
l'expliquer? Si possible le plus vite possible car c'est urgent... tous
mes sentiments respectueux.
Chère âme du futur,
Quelle terrible idée a eue votre professeur de vous infliger un
tel pensum par un si bel été! J'espère que je ne
vous réponds pas trop tard, et que ma réponse vous sera
utile.
Mon premier coup de coeur pour la Grèce remonte à 1861.
Je revenais alors de ma cure à Madère, et mon navire
s'est arrêté à Corfou, dans la baie de Gastouri,
pour se ravitailler. Partout on voyait des cyprès, des orangers
en fleurs, des flots d'écume battant le rivage… j'aurais
aimé m'attarder un peu, mais Franz m'attendait. Toutefois,
lorsque mon mal se manifesta à nouveau quelques semaines plus
tard, et que je dus repartir vers un climat plus chaud, c'est à
Corfou que je voulus passer ma seconde cure. Puis, ma santé
s'est rétablie. La Hongrie, les chasses en Angleterre et en
Irlande ont bientôt reporté le souvenir de Corfou dans un
tiroir de ma mémoire.
En 1876, après un été en Bavière et
à Ischl, j'ai décidé soudainement de faire un
petit voyage vers cette île qui m'avait enthousiasmée
quatorze ans auparavant. Cette fois, Corfou ne m'a pas retenue
longtemps, car je voulais connaître Athènes et le
Pirée. J'ai été accueillie par le vieux consul
d'Autriche-Hongrie qui m'a d'abord confondue avec la landgrave
Fürstenberg devant qui il s'est incliné gravement, puis
nous a confiées au baron Eisenstein, qui nous a fait visiter la
capitale d'une façon on ne peut plus intéressante. La
ville moderne m'a un peu déçue, mais j'ai
été enthousiasmée, pour ne pas dire émue
par la ville antique, par ces vieilles pierres témoins d'une
époque glorieuse et révolue.
Mais ma véritable passion pour Skhérié (nom
homérique de Corfou) ne s'est fait jour qu'une dizaine
d'années plus tard. Avec mon intérêt
renouvelé pour la poésie m'est venu l'envie de
redécouvrir l'Iliade, et surtout l'Odyssée. Le fracas des
armes qui retentit tout au long de l'Iliade me rebute un peu. Mais
l'Odyssée, cet Ulysse qui me ressemble tant par son errance et
sa quête inlassable de cette terre, son Ithaque, où il
retrouvera enfin la paix… Comment vous décrire l'émotion
qui s'est emparée de moi, chère âme, lorsqu'on
commença à parler des découvertes de M.
Schliemann, en 1885? Armé seulement de l'Iliade,, guidé
par les indications d'Homère, il venait à la
stupéfaction des moqueurs de mettre au jour les restes de
l'antique Troie. Curieuse de voir cet endroit
célébré par l'un des plus magnifiques
récits au monde, émue à l'idée de fouler un
sol où avait vécu, souffert et péri le puissant
Achille, je quittai Vienne le 5 octobre 1885 pour une croisière
de 4 semaines en Méditerranée. J'ai été
accueillie à Corfou par le consul d'Autriche-Hongrie, le baron
de Warsberg, un helléniste chevronné qui m'a
guidée lors de mes excursions, et j'en ai profité pour
visiter les fouilles de M. Schliemann.
L'année suivante, en 1886, le baron Warsberg m'a à
nouveau servi de guide; j'avais lu, entre-temps, ses Paysages
odysséens qu'il avait publiés quelques temps auparavant.
Avec lui, j'ai refait tout le voyage d'Ulysse à bord de mon
bateau le Greif. Nous avons débarqué à Ithaque le
30 octobre, à l'endroit même où, selon la
légende, aborda Ulysse. J'étais éblouie par le
monde homérique, émerveillée de le
découvrir à travers les yeux de ce merveilleux
cicérone qu'était le baron. Ithaque me plaisait tellement
que j'ai même songé, un temps, à y être
enterrée. Évidemment, Franz se plaignait de mon absence,
incapable d'imaginer ce qui pouvait bien me retenir à Ithaque
depuis plus d'un mois! J'ai ensuite passé une dizaine de jours
à Corfou, qui me plaisait toujours autant. Enchantée par
cet endroit magnifique, j'y suis évidemment retournée
l'année suivante. C'est à ce moment que j'ai
commencé à apprendre le grec ancien et le grec moderne
avec le professeur Romanos de Corfou. J'apprenais mon vocabulaire en
faisant les cent pas dans le jardin, de bon matin, et j'écrivais
mes devoirs sur la terrasse, face à la mer et aux montagnes
albanaises.
En visite dans ces régions pour la troisième année
consécutive, on commençait à bien me
connaître en Grèce; l'administration faisait même
tracer des chemins exprès pour moi dans certaines îles. Le
soir, je regardais la lune et le ciel étoilé se
refléter dans la baie de Gastouri, et j'avais le coeur tout
remué par tant de beauté. Cette île était
devenue mon île. J'ai alors confié à Warsberg la
mission de m'y construire une villa. Corfou deviendrait ma patrie, mon
port d'attache où je trouverais enfin la paix. Warsberg a
dessiné les plans, a prévu de merveilleux jardins, mais
est malheureusement décédé, épuisé
par sa tâche, en mai 1889, avant de voir son oeuvre
achevée. Je l'ai remplacé par un ancien officier de
marine à la retraite recyclé dans l'architecture, M. de
Bukovich, qui a parfaitement compris le genre de demeure que je
désirais et qui a su parachever l'oeuvre commencée. Ce
fut l'Achilléion, villa dédiée au puissant
Achille, dont la sculpture, l'Achille mourant, se trouve dans le
jardin. La villa est sous l'emblème du dauphin, animal
sacré sous lequel se cachait Neptune, dieu de la mer. Le dauphin
est reproduit un peu partout dans la décoration, sur la
vaisselle, le papier à lettre et même sur le sceau dont je
me sers pour cacheter ma correspondance. J'ai également fait
ériger un petit temple à la mémoire de Heine,
à titre totalement privé, puisque ma tentative de
participer à l'érection d'une statue à
Düsseldorf a pratiquement entraîné un incident
diplomatique. Pendant ce temps, je continuais mon étude du grec
ancien et moderne avec différents professeurs et lecteurs, et je
m'intéressai également à l'histoire plus
récente de la Grèce à travers la vie de Lord
Byron. Je n'ai pas tardé à maîtriser la langue
littéraire grâce à mon professeur Rhoussopoulos,
à qui j'ai demandé de me corriger sans ménagement.
Il faut bien faire les choses, ou ne pas les faire du tout. J'ai
beaucoup voyagé pendant les 2 années qu'ont duré
la construction de l'Achilléion, mais chaque fois, je revenais
à Corfou comme attirée par un aimant; j'ai vu de beaux
endroits, mais c'est encore là que je me plaisais le mieux. Il
me semblait que c'était le plus beau point de la terre.
Mais malheureusement, là se trouve justement la
malédiction qui m'affecte~: le plus beau point de la terre,
fut-il le paradis, deviendrait pour moi un enfer s'il me fallait y
rester à tout jamais. Lorsque j'ai vu la magnifique baie de
Gastouri, la magie du lieu m'a ensorcelée et j'ai voulu en faire
l'Achilléion. Ce fut une erreur. Un château n'était
rien d'autre qu'un anneau, une chaîne me rattachant à un
lieu qui m'est certes cher, mais une attache tout de même. Or, la
mouette marine ne saurait avoir aucune attache. J'ai donc à
nouveau ouvert mes ailes vers 1892, pour m'envoler vers de nouveaux
horizons, la Suisse, la Riviera française… Je suis
retournée passer soit le printemps, soit l'automne à
Corfou pendant quelques années, mais mon dernier séjour
remonte au printemps 1896. Je me rappelle y avoir longuement
travaillé Shakespeare en grec avec un jeune lecteur qui se
parfumait beaucoup trop, habitude qui m'a toujours incommodée
venant d'une femme, et que je trouve encore plus insupportable chez un
homme. J'ai quitté Corfou en avril 1896 pour assister aux
fêtes du millénaire de la Hongrie, et je ne suis plus
retournée en Grèce depuis. L'Achilléion est
maintenant désert, vidé de ses meubles, et je sais que je
n'y retournerai plus. Nos rêves sont toujours plus beaux quand
nous ne les réalisons pas.
Amicalement,
Élisabeth
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