Manon
écrit à




L'Impératrice Sissi






Votre vie (3)



Grande impératrice Sissi,

Madame, sachez que c'est un honneur pour moi de pouvoir vous adresser ces quelques mots. Vous devez savoir que je ne suis qu'une simple collégienne et que je fais de mon mieux pour que vous compreniez mon vocabulaire.

J'ai lu beaucoup de chose sur vous, des choses vraies d'autres fausses mais j'ai ouï dire que vous détestiez votre vie d'impératrice: est-ce vrai? Si oui, pourquoi? Je sais que vous n'avez pas beaucoup de liberté mais qu'entendez-vous par «pas beaucoup de liberté»? Puis-je savoir quel âge vous avez maintenant? Parce que je ne voudrais pas en dire trop, surtout si vous ne savez pas me répondre. Je vous remercie d'avance et espère avoir très vite une réponse.

Bonne soirée et au revoir,

Manon


Chère Manon,
 
Votre vocabulaire n'est guère différent du mien, chère amie. Peut-être le langage écrit du XIXème siècle possède-t-il une certaine emphase, un peu spéciale pour des gens de votre époque? Je crois cependant que vous et moi possédons tout ce qu'il faut pour nous comprendre.
 
Je vous écris depuis ce bel été 1898 que je passe présentement à Ischl, dans notre résidence d'été, et j'aurai soixante-et-un ans le 24 décembre prochain. J'attache cependant moins d'importance au fait d'être née durant la Sainte Veillée que d'être née un dimanche. On m'a toujours dit que cela me porterait bonheur (comme quoi il ne faut pas se fier aux traditions), mais que cela me donnerait également un lien privilégié avec l'au-delà. Il est certain que j'ai quelques dons de médium, mais pour le reste, je crois que la réputation du dimanche comme jour de naissance est très surfaite.
 
Surfaite, oui, car je n'ai pas connu le bonheur. Comme vous le laissez entendre dans votre lettre, c'est principalement ce rôle d'impératrice, cette place que j'ai dû occuper et pour laquelle je n'étais pas du tout faite qui a été l'obstacle de mon bonheur. En quoi cela a-t-il brimé la liberté?  Imaginez-vous, chère enfant, une vie où vous sortez quand bon vous semble, en prenant à peine le temps d'avertir votre mère de l'endroit où vous allez. Imaginez-vous galoper durant des heures dans les champs, grimper aux arbres pour cueillir des cerises ou des abricots, pêcher ou nager dans le Lac de Starnberg, aller au marché, danser au son de la cithare de votre père en recueillant dans votre tablier les piécettes lancées par les paysans rieurs (le seul argent que j'aie jamais gagné honnêtement, à mon sens...).  Imaginez vous cette vie rieuse, où vous courez avec vos frères et sœurs, où vous allez nourrir vos oiseaux, où vous marchez pieds nus dans l'herbe fraîche...
 
Ensuite, remplacez tout cela par un monde froid, des planchers de marbre sur lesquels vous devez vous déplacer chaque jour avec une paire de chaussures neuves et qui, par conséquent, vous blessent (une coutume stupide à laquelle j'ai rapidement mis fin, au grand dam des femmes de chambres qui revendaient à grand prix ces chaussures portées une seule fois), remplacez les visages amis par des visages inconnus, pire encore, froids et hostiles. Enfermée dans le palais, avec interdiction formelle d'aller marcher dans les rues de Vienne; une impératrice se doit d'aller toujours dignement accompagnée... J'ai passé la moitié de ma vie à traîner derrière moi la queue de la comète, et depuis que j'ai décidé de ne plus remplir la moindre obligation officielle, j'ai enfin délaissé cet usage odieux. Je m'entoure désormais de gens que j'aime, dont la société m'est agréable, mais j'ai dû pendant plusieurs années accepter la présence de dames d'honneur beaucoup plus âgées que moi, avec lesquelles je n'avais aucune affinité et avec lesquelles je ne devais, sous aucun prétexte, tisser le moindre lien personnel. Ma belle-mère croyait sincèrement que seule l'extrême solitude du haut de l'Olympe pouvait préserver, pour Franz et moi, le respect impérial qui nous était dû et contribuer au prestige de notre Maison. Franz avait été élevé dans cette perspective, mais cela ne ressemblait en rien à la vie que j'avais vécue pendant mes seize premières années, entourée d'amour, d'animaux et d'un joyeux désordre!
 
La vie à la Hofburg était si austère qu'on se sentait presque coupable dès qu'on laissait échapper un éclat de rire involontaire. Rien ne semble aussi incongru que le son du rire, dans ces tristes palais royaux. Mes enfants ne pouvaient pas être près de moi; une impératrice a d'autres devoirs que de se confiner dans une nursery, et de plus, comme je n'avais que dix-sept ans à la naissance de mon premier enfant, ma belle-mère ne me faisait aucunement confiance pour élever moi-même les précieux héritiers... Les porter et les mettre au monde, oui, mais les élever! J'étais réduite au rôle de pondeuse, de procréatrice... Et quant à mon rôle d'impératrice, j'aurais aimé être pour mon mari un support, une aide, mais mes suggestions étaient invariablement écartées, jugées puériles. On me renvoyait à mes leçons et à mes perroquets, comme un enfant dont on sourit un moment des mots au-dessus de son âge qu'il peut prononcer avec sérieux, mais qui reste à nos yeux un enfant. «Sa Majesté l'Impératrice n'intervient pas...» Voilà ce qu'on répondait invariablement à ceux qui voulaient passer par mon entremise pour une pétition, une requête. Souvent, je n'étais même pas au courant que quelqu'un avait voulu recourir à moi! Avec quelle joie me serais-je impliquée pour le peuple, pour mon mari, si l'on m'en avait laissé la moindre chance!
 
On m'a confinée très vite dans un rôle de représentation, de potiche. Comme les potins de la cour m'intéressaient fort peu, je ne me joignais guère aux conversations des courtisans, et mon silence a vite été pris pour une absence d'intelligence. «Une ravissante sotte», voilà la réputation que l'on m'a faite, creusant par là davantage le fossé qui me séparait déjà des gens de la cour. Comment espérait-on me faire aimer ce milieu hypocrite, où la plupart des conversations consistent à médire de son prochain? Comment me faire aimer une position qui m'empêche de rire, de vivre avec mon mari -les moments d'intimité étaient soigneusement minutés- ou avec mes enfants, de convier près de moi des artistes ou des poètes, sous prétexte qu'ils n'avaient pas les quartiers de noblesse requis pour être présentés à la Cour?
 
Voilà le milieu où j'ai, avec toute ma bonne volonté, essayé de vivre pendant environ une douzaine d'années. Puis, j'y ai renoncé. J'ai accepté de paraître auprès de mon mari dans les moments où il avait le plus besoin de moi, j'ai été présente durant les guerres, les épidémies, mais j'ai vite renoncé à ce rôle de poupée de vitrine auquel on voulait me confiner. J'ai réussi à jouer un rôle politique en faisant accorder une place spéciale à ma chère Hongrie dans la constitution de l'Empire, mais mon implication politique s'est arrêtée là. Mon époux, bien que m'adorant, n'aurait pas apprécié que je m'immisce davantage dans sa chasse gardée. En vieillissant, il a de plus en plus tendance à centraliser toutes les décisions entre ses mains, et accepte de moins en moins les commentaires et suggestions, même venant de moi. Je me concentre donc sur ce que j'aime, la poésie, les voyages, les longues promenades, et je reviens de temps à autres me poser près de lui, le temps d'un été durant lequel nous partageons notre amour pour la nature et pour ma fille Valérie, qui vient invariablement nous visiter avec son François et ses enfants.
 
Sincèrement,
 
Élisabeth