V.V.
écrit à




L'Impératrice Sissi






Votre petite Sophie



Madame,

Depuis que je suis toute enfant, j'ai toujours éprouvé une immense fascination à votre égard. Je suis rentrée hier d'un voyage à Vienne puis Budapest où semblerait-il, j'ai eu la confirmation «affective» de ce qu'il me fut révélé par régression: je serais la réincarnation de votre petite fille, Sophie, décédée en Hongrie à l'âge de 2 ans.

Auriez-vous la gentillesse de me parler de cette enfant que je pense avoir été?

Avec tout mon respect et toute mon affection

V.V.

Chère demoiselle,

J'ai si peu à dire, hélas, sur ma petite Sophie. N'oubliez pas, chère âme, qu'elle me fut retirée par l'archiduchesse pratiquement à la naissance. Je ne pouvais aller la voir qu'à des heures bien précises, et la durée de mes visites était strictement minutée. De plus, lorsque j'allais la visiter, ma belle-mère prétextait souvent que ma fille dormait, mangeait ou était souffrante pour m'empêcher de l'approcher trop près ou de la prendre dans mes bras. Sinon, je la trouvais entourée de vieilles dames à la dévotion de ma belle-mère, qui s'extasiaient bruyamment devant sa petite-fille. Pour un peu, on aurait nié que j'en fus la mère! J'ai passé bien près de renoncer à la lutte, c'était si souffrant de l'aimer de loin, sans pouvoir le montrer à ma guise, sans pouvoir être pour elle la mère que je souhaitais être, sans pouvoir lui montrer mon amour comme ma mère avait pu le faire pour moi sans contraintes!

Je n'ai eu que fort peu de temps à partager avec ma petite fille, lorsqu'elle me fut enfin rendue à la fin de 1856. À peine six mois pour apprivoiser cette adorable petite poupée qui m'abordait avec méfiance et se laissait embrasser avec un peu de réticence; j'étais pratiquement une étrangère pour elle! Je crois que c'est la seule de mes filles qui promettait de me ressembler physiquement: couleur des yeux, des cheveux, teint, finesse des traits, absolument rien de Habsbourg dans cette petite fille contrairement à sa cadette Gisèle. Quant à Marie-Valérie, plus jolie et plus délicate que sa soeur, elle ressemble néanmoins beaucoup à mon époux. Je ne saurais dire ce qu'aurait été son caractère; tous les enfants ne sont-ils pas un peu retors à deux ans? Ma petite fille était douce, mais savait également montrer à l'occasion le même caractère que tous les enfants de deux ans, bien que ses souffrances, déjà présentes, l'aient un peu tempéré. N'oublions pas également qu'elle a passé presque toute sa courte existence sous la coupe de ma belle-mère, qui ne tolérait certainement pas les écarts de conduite ni la turbulence, même de la part d'un petit enfant!

Je ne saurais me prononcer sur ce que vous avez éprouvé lors de votre expérience de régression, chère âme. Étant moi-même assez médium et ayant une croyance innée dans les capacités des âmes soeurs à communiquer entre elles malgré le temps et l'espace, je ne saurais rejeter en bloc ce que vous m'affirmez. Toutefois, cela impliquerait pour moi de croire en la réincarnation, ce sur quoi j'ai des doutes profonds. Quel Dieu serait assez cruel pour imposer à une âme un autre passage sur cette terre de larmes après qu'elle se soit enfin libérée du carcan du corps! J'ai tellement hâte de partir, chère enfant, que l'éventualité même d'un retour sur terre serait pour moi pire que l'enfer! Certes, il m'est arrivé, comme tout le monde, de me dire «lorsque je reviendrai sur terre…», mais sans vraiment y croire.

C'est plutôt les regrets qui m'ont fait parler ainsi, le désir de revenir en arrière pour changer mon destin. Mais désormais, je ne me rebelle plus contre le sort. Je suis de pierre.

Sincèrement,

Élisabeth