Daisy
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Votre frère Mapperl

    Chère Sissi,

Depuis que je suis toute petite, je vous admire pour votre courage! J'ai lu beaucoup de choses sur vous ce qui m'a rendue encore plus admiratrice. Vous avez passé votre vie à souffrir et vous trouviez quand même le courage de vivre malgré votre grande souffrance.

J'aimerais cependant avoir des renseignements sur votre frère Maximilien Emmanuel. Je sais qu'il s'est marié par amour, à la princesse Amélie de Saxe-Cobourg-Gotha qui était promise au mari de votre fille Gisèle. Vous avez joué un grand rôle pour le mariage de votre frère. Je sais aussi qu'il est mort très jeune mais je ne sais pas de quoi... Les historiens ne parlent jamais de votre frère Mapperl dans leurs livres, pourquoi? Je ne sais pas? Pouvez-vous m'éclaircir dans mes questions? J'aimerais pouvoir savoir plus de choses sur vous et votre famille, mes recherches sont presque terminées, il ne manque plus que votre frère. J'aimerais aussi que vous me confirmiez le nom de la fille de votre soeur Marie, qu'elle n'a pas connue. D'après ce que j'ai lu, elle s'appellerait Daisy, comme moi... Marie a-t-elle revu sa fille? Il me semble qu'elle n'a pas eu d'autre enfant.

Merci pour votre réponse et je vous laisse sur ces quelques mots que j'ai écrit pour vous.

J'admire beaucoup cette femme
Elle est le symbole même de la beauté
De la solitude et de la mélancolie
Cette femme est un mystère
Elle a vécu une bien triste vie
J'ai l'impression de la comprendre et de ressentir la même chose qu'elle:
l'incompréhension de la vie ...
Elle se surnommait la fée Titania, moi je suis la fée de Camille, l'homme de ma vie...

e suis comme elle, parfois j'aime la vie, parfois non. Pourtant elle est bien courte, mais bien trop dure...

À ma Sissi,

Daisy


Chère Daisy,

Oui, la fille que ma soeur Marie a mise au monde au couvent des Ursulines d'Augsbourg se prénommait bien Daisy, tout comme vous. Elle a été confiée à la famille de Lavaysse peu après sa naissance, et je n'en ai jamais rien su de plus. Ce n'était pas là un sujet que Marie abordait volontiers; elle avait commis une faute, s'était réconciliée avec le roi François avec lequel elle s'est parfaitement bien entendue par la suite, elle n'a donc plus jamais fait mention, devant moi du moins, de cette petite fille née d'un amour contrarié. Elle a eu par la suite une autre fille - légitime cette fois - née le 24 décembre 1869, à Rome. J'étais justement venue au palais Farnèse pour assister Marie dans ses couches. La petite fille, prénommée Christina Maria Pia - et que Marie appelait Christine - est malheureusement morte à peine trois mois plus tard. On a parlé d'empoisonnement, car beaucoup de factions politiques rivales tournaient alors autour du roi déchu de Naples et des Deux-Siciles. On ne saura probablement jamais le fin mot de l’histoire. Marie, fort affectée, s'est ensuite tournée vers la chasse à courre, tout comme moi, pour oublier sa tristesse, et n'a jamais eu d'autres enfants.

Si les historiens ne s'attardent pas sur mon frère Max-Emmanuel, c'est probablement parce qu'il y a fort peu à en dire, chère enfant. J'aimais beaucoup Mapperl: selon ma dame d'honneur Marie Festetics, il était le plus beau de mes frères, mais il n'a jamais vraiment eu beaucoup d'éclat par sa personnalité. Il a bénéficié d'une excellente éducation, comme tous mes frères, a fait son apprentissage militaire et a fini officier de cavalerie, comme Louis-Guillaume et Karl-Théodore, mais a ensuite mené une simple vie de famille auprès de sa chère Amélie. Ils formaient d'ailleurs un couple très uni, et lorsque mon pauvre frère est décédé, âgé d'à peine 46 ans, Amélie ne lui a survécu qu'une année.

Il est vrai qu'à côté de la vie tumultueuse des autres membres de la famille, Mapperl pouvait paraître bien terne. La figure masculine dominante de la famille s'est très tôt avérée être celle de mon frère cadet Karl-Théodore. Bien qu'il s'amuse parfois à dire de moi que je suis «intelligente, mais avec un petit grain», on a longtemps considéré à Munich qu'il avait lui aussi un «petit grain». Pensez donc, un duc, une Altesse Royale qui s'abaisse à suivre des cours à l'Université, comme le commun des mortels, et qui va ensuite jusqu'à pratiquer la médecine, comme un simple fils de bourgeois qui serait contraint de gagner sa vie! Et quels commérages lorsqu'il a ensuite décidé de se spécialiser en ophtalmologie! Et mon frère Louis-Guillaume qui, pour l'amour d'une actrice, avait renoncé à son droit d'aînesse... Sans compter tous les commentaires sur mes excentricités, sur les crises de mélancolie de ma soeur Sophie, les malheurs conjugaux de Marie et de Mathilde... Que de scandales venus de cette famille Wittelsbach! Seul Mapperl a pratiquement fait tache, justement en n'ayant rien de particulier à se «reprocher». Étrange n'est-ce pas que le fait de s'être conformé à ce qu'on attendait de lui, d'avoir rempli son rôle d'Altesse Royale comme il le fallait, lui a, finalement, nui après des historiens? L'Histoire a de ces traits d'ironie...

Amicalement,

Élisabeth


Merci pour vos réponses chère Sissi.

J'aimerais encore vous poser des questions. Pouvez-vous me dire ce que vous pensez de la comtesse Marie Larisch? Elle a écrit un livre sur vous que la plupart des historiens critiquent. Pouvez-vous me dire pourquoi Marie aurait menti sur vous alors que tout le long du livre elle montre combien elle vous aimait?

J'aimerais aussi que vous me parliez du «domino jaune». D'après certains historiens, vous et deux de vos dames de compagnie seriez allées à un bal masqué où vous auriez porté un domino. Cela vous dit-il quelque chose? Si oui, pouvez-vous m'en dire plus?

D'après Marie Larisch, le prince héritier d'Angleterre était amoureux de vous; est-ce vrai?

Elle raconte aussi que vous lui aviez choisi un mari. Est-ce vrai? Si oui, pourquoi?

Je ne vous ai pas beaucoup parlé de moi, et pourtant une chose nous rapproche: je suis française d'origine grecque. Je sais que la Grèce est l'un de vos pays préférés et moi aussi. C'est un pays qui respire la liberté.

Une dernière question: aimez-vous les chats?

Encore une fois, je vous témoigne toute mon admiration et si j'avais le moyen de changer de vie, j'aurais aimé être l'une de vos dames de compagnie et être votre plus proche confidente.

Daisy



Chère Daisy,

Vous abordez là un sujet qui m'est infiniment douloureux. En effet, pourquoi Marie, à qui j'avais accordé ma confiance et mon affection, dont j'avais fait ma confidente, que j'avais protégée dans cette jungle qu'est la Cour de Vienne où elle risquait d'être fort mal accueillie en raison de sa naissance illégitime — elle est née deux ans avant le mariage de ses parents — oui, pourquoi a-t-elle à ce point trahi ma confiance?

J'ignore ce que Marie a écrit dans ses livres, chère Daisy. Manifestement, elle aura au moins la décence d'attendre ma mort pour les publier... et aussi de la prudence puisque, selon vous, les historiens prétendent qu'elle n'a bâti qu'un ramassis de mensonges. En les publiant après ma mort, elle s'assure donc que je ne serai plus là pour apporter un démenti. C'est probablement la seule chose sage qu'elle aura faite durant ces dernières années.

Pourquoi ai-je choisi un mari pour ma nièce? C'est bien simple: nous sommes au XIXe siècle, chère âme et une femme, à mon époque, n'existe vraiment que si elle est mariée. C'est une situation absurde, je suis la première à en convenir — et à en souffrir - mais je n'y peux rien. La situation de Marie auprès de moi devenait donc de plus en plus inconfortable, puisqu'elle m'accompagnait partout depuis quelques années au grand mécontentement de mon frère Louis, qui la rappela auprès de lui à quelques reprises durant ces années. Si elle souhaitait demeurer à Vienne et m'y fréquenter régulièrement, il fallait qu'elle trouvât un autre prétexte que «les invitations de tante Sissy» pour y demeurer. D'où la nécessité d'un mari. Et qui aurait voulu épouser une jeune fille née de façon illégitime, issue du mariage morganatique d'un duc excentrique et d'une actrice, je vous le demande? Il ne se trouva que Henri Larish pour accepter. Elle aurait pu être heureuse avec lui si elle avait su s'accommoder de la vie calme qu'il lui proposait. Il était riche et ne lui refusait absolument rien; avec un peu d'habileté, elle aurait pu bâtir avec lui les même liens que j'ai su bâtir avec François-Joseph, basés sur le respect et la confiance mutuelle. Mais elle voulait vivre sur un grand pied et souffrait d'un certain complexe social en raison de sa naissance. Cela l'amenait à fréquenter parfois de mauvaises personnes dans le but d'être acceptée du «gratin» de l'aristocratie. C'est ainsi qu'elle en vint à rencontrer la baronne Vetsera, de qui elle accepta de fortes sommes d'argent. Est-ce à prix d'argent qu'elle se fit entremetteuse entre Mary Vetsera et mon fils? Tout ce que je sais, c'est que mon fils - peu m'importe le comment et le pourquoi - ne survécut pas à cette rencontre. Comment Marie, qui avait toute ma confiance, a-t-elle pu me cacher la liaison de mon fils avec cette gamine de seize ans, comment a-t-elle pu tenir sous silence le drame que, selon ses dires, elle sentait venir? Marie m'a cruellement déçue, j'ai toujours refusé de la revoir depuis et c'est sans doute pour justifier son rôle peu reluisant qu'elle a joué dans la rencontre de mon fils avec la jeune baronne qu'elle a écrit les livres dont vous parlez. Et pour redorer son propre blason, il est évident qu'elle a dû noircir les autres au passage.

Amoureux de moi, le prince de Galles? Voilà une rumeur bien plaisante... qui n'est pas sans avoir un certain fondement. En fait, Édouard aime les femmes, toutes les femmes. C'est donc dans sa nature de leur faire du charme. Lors d'une de mes visites à Londres, il ne s'est d'ailleurs pas privé de me serrer d'assez près; j'ai trouvé la situation plutôt amusante et j'en ai fait le petit poème qui suit:

Nous étions confortablement assis dans le drawing-room
Le prince Édouard et moi.
Il me faisait la cour avec exaltation
Et disait qu'il m'aimait.
S'avançant très près et me prenant la main,
Il me chuchota: «Dear cousin, comment serait-ce?»
Je ris de bon coeur et l'inquiétai:
«There is somebody coming upstairs.»
Nous tendîmes l'oreille, mais ce n'était rien,
Et notre jeu plaisant se poursuivit.
Sir Edouard se fit hardi,
Et même, oui, se permit beaucoup.
Je ne me défendis point, c'était intéressant
Et je riais: «Dear cousin, comment serait-ce?»
Alors, embarrassé, il murmura doucement:
«There is somebody coming upstairs.»

Mais cela n'était que batifolages innocents, chère âme. Après tout, à cette époque, n'étais-je pas la plus belle femme de mon temps? S'il me déplaisait fort de voir les badauds m'entourer et me dévisager avec curiosité, je n'avais rien contre l'admiration sincère de personnes avec qui je me plaisais bien. Édouard, avec sa courtoisie et son sens de l'humour délicieux, était de ces personnes.

Quant à cette histoire de domino, il s'agit d'un épisode également assez plaisant, qui s'est passé lors du bal masqué, la «Rudolfinaredoute», donné dans la salle de la Société de musique, le Mardi-Gras de 1874. J'y étais accompagnée, non pas de deux dames d'honneur, mais uniquement de ma fidèle Ida Ferenczi, mon unique complice — avec ma coiffeuse - de cette petite aventure. J'avais revêtu un long domino jaune, Fanny avait réussi à grand peine à dissimuler ma chevelure sous une perruque blonde et Ida avait, pour sa part, revêtu un domino rouge. Je cherchais simplement à y retrouver le contraire de la vie de Cour: la simplicité, la droiture, la vérité, ce que j'ai trouvé en la personne de Fritz Pacher. Nous avons marché pendant des heures dans cette salle bondée, discutant de politique, de philosophie, de Heine. Nous avons eu un court échange épistolaire, mais Fritz a voulu jouer au plus fin en révélant qu'il m'avait reconnue... Il était finalement comme tous les autres, si imbu de lui-même et de sa propre intelligence qu'il a préféré me montrer à quel point il était perspicace plutôt que de continuer le jeu. Mal lui en prit, j'ai cessé toute correspondance avec lui, exception faite d'un poème que je lui ai envoyé dix ans plus tard.

Et pour terminer cette longue lettre, je vous avouerai que non, je n'ai aucune prédilection particulière pour les chats, je préfère nettement les chiens. Les chats sont trop indépendants, selon moi, alors que les chiens peuvent être de véritables amis fidèles. J'ai vraiment perdu un ami, lorsque mon fidèle Shadow est mort, vous savez. Je l'ai remplacé, mais je ne l'ai jamais oublié; une statue grandeur nature de Shadow donnant la patte se trouve dans le fumoir d'Ischl. Je la regarde toujours avec une certaine nostalgie, me rappelant à quel point la fidélité et l'attachement sincères sont rares.

Amicalement,

Élisabeth



Encore merci pour vos réponses! J'en ai tellement à vous poser...

Tout d'abord, je peux vous dire que j'ai lu le livre de Marie Larisch et je ne pense pas qu'elle ait écrit cela après votre mort pour ne pas que vous dévoiliez la vérité, mais plutôt parce qu'elle n'avait plus d'argent. François-Joseph a racheté plusieurs fois son livre. Lors de sa mort, après la guerre, Marie n'avait plus d'argent, elle a donc publié, une fois pour toutes, son livre sur vous, mais l'éditeur a profité de la vieillesse de Marie et s'est approprié tout l'argent. Je pense qu'elle a été bien punie.

J'ai vu la statue de Shadow dont vous parlez, elle est magnifique. Je peux aussi vous affirmer que votre livre contenant tous vos poèmes est paru comme vous le souhaitiez, mais j'ignore à qui vont les biens...

J'ai encore quelques questions. J'aimerais savoir si vous aimiez la France... J'ai appris que votre père possédait un domaine à Paris et qu'étant petite vous vous y étiez vous rendue? Que pensez-vous de ce pays? J'aimerais aussi que vous me parliez de la Grèce, je suis d'origine grecque, je m'y rends généralement tous les étés. Je trouve ce pays merveilleux! Je peux aussi vous apprendre que votre palais à Corfou est devenu un musée à votre effigie. Et j'espère pouvoir y aller un jour! J'aimerais savoir aussi quel est votre but dans la vie? En lisant toutes vos biographies, j'ai l'impression que vous n'attendiez qu'une chose: que l'on vous libère de cette vie. Est-ce cela?

J'ai appris récemment, que vous redoutiez les hommes pour plusieurs raisons: non seulement pour Richard, mais aussi pour l'image que votre père vous a donnée. Pouvez-vous m'en dire plus? Je sais aussi que François-Joseph avait des comtesses hygiéniques, comment avez-vous pu laisser passer cela! Lorsque l'on pense à vous, on se rappelle l'amour qu'il avait pour vous, mais alors pourquoi a-t-il fait cela? Pouvez-vous me parler de votre mari pour que je puisse le comprendre?

Élisabeth, je vous admire profondément et pourrait passer des heures à vous parler.

À bientôt je l'espère, j'attends votre réponse avec impatience!



Chère Daisy,

Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, si je préfère ne pas trop m'attarder sur le chapitre des «comtesses hygiéniques»… Je veux bien vous parler de mon mari, mais il y a tout de même un degré d'intimité entre époux qu'il n’est pas toujours bon de commenter en public, surtout si on est impératrice!

Mon époux est un homme très bon, dévoué à sa famille et à son empire, doté d'un sens du devoir incomparable et qui m'aime à en perdre le souffle depuis le jour où il m'a rencontrée. Cette dévotion touchante dure depuis maintenant quarante-quatre ans. Sans avoir pour lui le même genre d'amour, j'ai pour lui beaucoup de tendresse, de reconnaissance pour cette affection sans faille dont il a su m'entourer pendant toutes ces années, malgré tous les soucis que je lui ai causés. Il est l'être au monde que je souhaite le moins chagriner. C'est une forme d'amour que bien peu de gens peuvent comprendre, un amour qui m'a permis de lui offrir ce que peu d'épouses pourraient offrir à leur mari: une amie vers qui il puisse se tourner lorsque je ne suis pas là, une femme qui sache le faire rire et le divertir, ce que je ne sais plus faire depuis bien des années, murée comme je le suis dans ma détresse. Bien sûr, dans les premières années de notre mariage, lorsque je prenais encore pour de l'amour le sentiment qui me portait vers lui, j'étais beaucoup moins tolérante, et je ne supportais pas qu'il posât le moindre regard sur une autre femme. Je n'ai donc pas «supporté» du tout ses incartades, chère Daisy, j'y ai répondu comme j'ai répondu à toute la tension accumulée depuis des années par ce rôle d'impératrice pour lequel je n'étais pas faite: par la fuite. Je suis tombée malade, j'ai dû partir me soigner ailleurs, et j'ai volontairement choisi Madère pour mettre, pendant un certain temps du moins, la plus grande distance possible entre Franz et moi. Nous avons fini par nous sortir de cette crise, notre couple est demeuré uni, mais c'en était fini pour moi du grand amour auquel j'avais cru si fort. Ne plus laisser l'amour entrer dans ma vie m'évitait à jamais d’être blessée. Je suis devenue Titania, reine des fées, inaccessible à l’amour des hommes et mon mari, que je vois en roi Obéron, se console auprès de l'aimable Katherina Schratt.

J'aime beaucoup la France; jusqu'à la mort de ma pauvre soeur Sophie, l'an dernier, au Bazar de la Charité, je m'y rendais encore assez souvent pour la rencontrer, avec mon autre soeur Mathilde. J'y ai visité dernièrement mon pauvre beau-frère Ferdinand, qui vit son deuil avec une grande dignité et une foi que je lui envie. Mais je ne me souviens pas y être allée dans mon enfance, ni d'y avoir visité les biens de mon père. Mon père aimait voyager seul, et ne s'encombrait nullement de ses enfants, et encore moins de son épouse à qui il confiait volontiers toute la marmaille pour mieux voler en toute liberté vers des contrées lointaines. J'ai vu ma mère abandonnée bien souvent, et je me suis effectivement juré de ne jamais lui ressembler, dans son rôle d'épouse abandonnée. C'est sans doute inconsciemment à cause de cela que j'ai réagi si violemment lorsque les premières rumeurs concernant les visites de Franz à une ancienne flamme polonaise ont commencé à circuler. Les courtisans, heureux de me blesser, ne se privaient pas pour clabauder devant moi. La vision de ma mère se lamentant «lorsqu'on est mariée, on se sent tellement abandonnée!» m'est revenue alors dans toute son acuité. Très égoïstement, lorsque nous étions enfants, nous préférions tous mon père, père rare et prodigue dont chaque apparition était une fête. C'est avec le temps que nous avons compris le rôle ingrat qu'il avait fait jouer à ma mère tout ce temps, alors que lui vivait comme bon lui semblait, et nous somme tous et toutes devenus beaucoup plus critiques envers lui. Ma la réciproque est vraie, et de son côté il ne nous a guère ménagé ses jugements durant ses dernières années. Ma mère disait parfois que ce n'est que durant les cinq dernières années de sa vie que mon père avait commencé à se montrer bon envers elle. Je ne prétends pas que mon mariage avec Franz soit une grande réussite, loin s'en faut. Mais j'ai réussi à ne pas reproduire ce que ma mère a vécu, à gagner le respect et à conserver l'amour de mon époux durant toutes ces années. Nous savons ne pas nous déranger l' un l’autre, et c'est sans doute pour cela que nous nous entendons encore assez bien.

La Grèce… je l'ai vécue comme un mirage, comme un rêve. Quand j'ai vu Corfou, et la magnifique baie de Gastouri où la mer bleue vient se briser dans un amas d'écumes, j'ai voulu en faire l'Achilléion, et je l'ai regretté ensuite. Un palais était comme un anneau de mariage qui me liait à cette terre, comme une chaîne que je me serais forgée moi-même… je n'ai pu supporter le poids de cette chaîne. D'ailleurs, dussé-je demeurer en un endroit pour toujours, même le paradis me paraîtrait un enfer. Lorsque j'arrive dans un bel endroit, l'idée que je devrai le quitter m'émeut et me le fait aimer; c'est ainsi que j'aurais dû considérer la Grèce, et ne pas tenter de m'y établir en y construisant une demeure. Mais je reconnais que mon palais de marbre blanc, vu du large, est magnifique, et je suis heureuse de savoir qu'on y a installé un musée en mon honneur, à votre époque; ainsi, ma pensée y vit encore un peu. On m'avait laissé entendre que c'était plutôt un casino qui y serait installé. Cela me ressemble si peu, j'étais bien déçue d'apprendre cela. Votre lettre me rassure.

Mon but dans la vie? Je n'ai plus de but, chère enfant. Les mots Joie et Espoir, je les ai rayés de ma vie à tout jamais, et je refuse désormais que l'on m'adresse le moindre souhait pour mon anniversaire ou pour la nouvelle année. Vous avez raison: de cette vie, je n'attends plus que la délivrance, que mon âme s'envole enfin, comme un souffle, comme une fumée, par une petite ouverture du coeur.

Sincèrement,

Élisabeth