Votre force
       

       
         
         

Mégane

      Votre Majesté,

Je m'appelle Mégane et je vais avoir 16 ans. Je me permets de vous écrire car je vous admire et j'aimerais vous poser quelques questions, déjà que je me demande comment vous faites pour avoir des cheveux aussi longs, les vôtres sont vraiment magnifiques et dès que j'essaie de les avoir aussi longs que vous ils deviennent très rapidement abîmés... J'admire votre force et j'espère avoir plus tard la même force que vous. Il y a une question que j'aimerais vous poser... Est-ce vrai que vous ne supportiez pas la vie à la cour? J'admire votre élégance, surtout dans vos crinolines! J'espère avoir une réponse de votre part, Votre Majesté.

Amicalement, 

Mégane
         
         

Impératrice Sissi

      Chère Mégane,

J'ignore comment mes cheveux ont pu pousser aussi vite, mais il est vrai qu'ils étaient déjà très longs lorsque j'avais seize ans. À l'apogée de ma beauté, dans la trentaine, ils descendaient jusqu'au sol (et je mesure 1m70). Lorsque je me faisais coiffer, mon fils Rodolphe aimait se blottir dans ma chevelure, il s'y cachait comme dans une forêt et il poussait des cris déchirants lorsqu'on le sortait de là... J'ai parfois envie de les faire couper, mais ce souvenir me retient. J'ai maintenant soixante ans, et mes cheveux sont encore très longs, même s'ils sont moins doux et moins épais qu'autrefois. Et je n'ai pas encore un seul cheveu blanc, à moins que Fanny ne les ait fait habilement disparaître... Quant aux crinolines que vous admirez tant, elles sont certes très élégantes, mais c'est bien la mode la plus incommode qui soit. L'envergure de ces robes était parfois telle qu'on ne pouvait descendre un escalier qu'en prenant les plus grandes précautions: impossible de voir les marches! Et ces cages de fer étaient très lourdes, et fort peu pratiques pour s'asseoir. Heureusement que cette mode est passée dans les années 1870!

Oui, chère âme, ma vie a été difficile à la Cour, mais lorsqu'on est jeune, on a l'optimisme et la foi qui transporte les montagnes. J'ai eu cet optimisme, j'ai eu cette foi, puis je les ai perdus. Les combats, les déceptions ont fait en sorte que j'ai renoncé à la bataille et me suis retirée en moi-même. J'ai détesté la vie de Cour, qui fait de vous un objet de vitrine sans âme et sans coeur. On aurait voulu que je ressemble à ces comtesses vides, n'ayant que les potins viennois à la bouche, vivant pour le paraître et non pour l'être. Je n'ai pas pu. J'ai essayé, on a tenté de me faire entrer dans le moule, mais le moule s'est brisé... et j'y ai moi-même laissé quelques morceaux. Je fuis depuis des années pour éviter d'être moi-même complètement détruite. Depuis la mort de Rodolphe, ma vie n'a plus guère de sens, mais au moins personne ne me la dicte. Mon chagrin est mien, et derrière mon ombrelle de cuir noir, je laisse l'idée de la mort jardiner tranquillement en moi.

Sincèrement,

Elisabeth