Y.S.
écrit à




L'Impératrice Sissi






Votre famille et votre vie



Honorable Majesté,

Je suis une élève du lycée Rochambeau et j’espère que je ne vous embête pas, mais je voudrais des réponses pour quelques questions que je vous adresse.

Est-ce que vous avez senti une tension entre vous et votre sœur, Hélène, lorsque François a voulu vous épouser, et non pas elle? Je voudrais vraiment savoir, parce que cette question me trotte souvent dans la tête. Je voulais aussi savoir si votre vie avec votre belle-mère était facile ou pas? Aimiez-vous la façon dont votre belle-mère vous traitait? Je sais quand même que vous avez aimé votre belle-mère, et que vous l’avez considérée, quelquefois, comme votre propre mère.

Et puis, je sais bien que vous avez aimé votre vie, avant de devenir l’impératrice d’Autriche, mais est-ce que l’avez préférée, parce que vous viviez avec François? La vie avec François aurait dû être magnifique pour vous. On peut bien sentir que vous l’aimiez beaucoup et cela est une bonne chose pour votre relation. Mais avez-vous eu de nombreuses disputes? À quels sujets?

Pour finir, je voulais que vous sachiez que je vous admire beaucoup.

Bien à vous,

Y.S.


Chère âme du futur,

Hélène a longtemps été ma sœur préférée et nous sommes restées très proches toute notre vie. Néné ne m'en a jamais voulu; pour elle ce mariage n'a jamais été une affaire d'amour, seule sa fierté a été froissée un moment, mais elle savait bien que je n'ai en aucun temps cherché à lui nuire, bien au contraire! Comme cela aurait été plus simple si Hélène avait été impératrice! Même pour Franz, j'en suis sûre, la vie aurait été plus douce. Il aurait eu auprès de lui une femme consciente de son devoir, qui se serait pliée sans rechigner devant les directives de l'archiduchesse Sophie ou devant les exigences de l'étiquette, plutôt qu'un poulain sauvage échappé tel que je l'étais quand il m'a épousée! Hélène m'a pratiquement sauvée la vie lorsque j'ai été malade et que je souhaitais simplement mourir, après six ans de mariage. Elle a bien vu ce qu'était ma vie, et elle ne m'enviait pas, vous pouvez m'en croire. Elle a vécu un mariage heureux, mais malheureusement trop court avec Maximilien de Tours et Taxis, décédé après dix ans de mariage. Elle a courageusement pris en charge l'administration de l'héritage de ses enfants, et j'étais près d'elle lorsqu'elle est morte, il y a quelques années, en 1894. Elle me manque terriblement.

La vie avec ma belle-mère était très difficile. En aucun moment je ne l'ai considérée comme une « seconde mère »! J'aurais bien voulu, cependant; j'étais si jeune lorsque j'ai épousé Franz, j'allais à peine sur mes dix-sept ans; j'aurais bien aimé pouvoir compter sur une affection maternelle. Mais l'archiduchesse et la duègne qu'elle a mise auprès de moi, la comtesse Esterhàzy, ne me voyaient que comme une gamine ignorante qu'il faut élever à la dure et à qui il faut inculquer l'étiquette et les bonnes manières d'urgence. Ma belle-mère ne m'accordait que la beauté comme qualité, une beauté qu'il convenait de montrer au peuple et aux ambassadeurs, mais si possible une beauté muette et dénuée de tout esprit d'initiative. Tout ce que je pouvais dire était ridiculisé, toutes les personnes que j'appréciais étaient écartées de moi, on me voulait résolument seule et dépendante de mon mari, de l'archiduchesse et de ma dame d'honneur. Toutes mes tentatives pour conserver un peu de personnalité ont été reçues comme des lubies de dangereuse écervelée, et ont servi à ma belle-mère pour justifier sa décision d'élever elle-même mes enfants. Je n'ai jamais pu bâtir les relations que j'aurais voulues avec mes deux aînés, Rodolphe et Gisèle; aussi ai-je jalousement gardé ma petite dernière, Marie-Valérie, près de moi, au risque de devenir une mère-poule envahissante!

Ces dissensions, cette importance de l'étiquette pour tout le monde à la Cour -y compris pour mon époux- l'enlèvement pur et simple de mes enfants à l'intérieur de la Hofburg, enlèvement approuvé par Franz qui m'adorait certes, mais qui me jugeait lui aussi incapable de les élever, ont tôt fait de détruire le tendre sentiment que je lui portais au début de notre mariage. Franz m'a toujours adorée, et il m'adore encore. Mais, pour ma part, l'amour sentimental avec lequel on se marie a été rapidement remplacé par un tendre respect, de l'affection sincère, mais pas de l'amour romantique. Je voyage souvent, et je crois que c'est préférable même pour lui, car mon humeur sombre lui porte sur les nerfs. Mais séparés, nous nous écrivons constamment, nous nous préoccupons l'un de l'autre et il est la personne sur terre que je souhaite le moins chagriner. Je ne peux m'empêcher de penser que notre vie à deux aurait été bien différente avec un peu de compréhension et d'affection de la part de sa mère, et s'il avait pris mon parti un peu plus souvent dans ce conflit. Après seulement cinq ou six ans de mariage, quelque chose était irrémédiablement brisé en moi, et n'a jamais pu se reconstruire.

Amicalement,

Élisabeth