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Majesté,
J'ai quinze ans, je suis une de vos très nombreux fans et je ne
mesure pas encore la chance que j'ai de vous parler. J'ai tellement de
questions à vous poser! Mais, ne vous inquiétez pas, je
me contenterai de quelques-unes (vous devez sûrement avoir
d'autres choses à faire!). Récemment, j'ai lu une
biographie sur vous, que j'ai trouvé très
intéressante car elle était sûrement bien plus
réaliste que celle des trois films avec Romy Schneider (qui
étaient bien trop merveilleux pour être vrais).
Je voulais vous demander, combien de beaux-frères avez-vous eu?
Vous entendiez-vous bien avec eux? Je voudrais aussi savoir s'ils
aimaient leur mère qui était assez tyrannique quand
même? Est-ce que, s'il vous plaît, vous pourriez me la
décrire physiquement, pour que je m'en fasse une idée
plus précise, car je ne la vois pas bien pour le moment.
J'oubliais, j'ai entendu dire que votre fils ne s'était pas
suicidé mais qu'il avait été assassiné par
des gens de Georges Clémenceau et que Mary Vetsera était
morte parce qu'elle se trouvait là par hasard. J'ai
trouvé que cette version des faits de Mayerling était
bizarre, pouvez-vous m'éclairer? Je suis désolée
de vous rappeler quelques mauvais souvenirs, excusez-moi.
Je vous remercie d'avance.
Sophie
Chère Sophie,
Oui, vous avez raison, bien des histoires, plus abracadabrantes lesunes
que les autres, ont circulé sur la mort de mon fils.N’est-on pas
allé jusqu’à dire queFrançois-Joseph, son propre
père, auraitété mêlé, de près
ou de loin,à cet affreux événement qui allait lui
enlever sonfils unique et seul héritier? Voyez jusqu’où
peuventaller les commérages, chère enfant.
Lavérité n’est jamais aussi difficile à
atteindreque lorsqu’elle vient de haut, et plus les personnes
impliquéessont des personnages importants, plus les
légendes ont tendanceà s’affoler. Pour ma part, la
vérité ne m’importepas. Mon fils est mort. C’est la
seule, l’unique, l’affreusevérité qui ressort de tous les
contes qu’on pourrainventer, à mon époque et à la
vôtre. Qu’ilse soit suicidé ou qu’il ait été
assassinén’y changera rien. Mes ennemis auront cette horrible
satisfaction de nepas me voir laisser de traces dans la
postérité desHabsbourgs, aucun fils né de moi ne
règnera jamais surl’Autriche-Hongrie. Cela devrait les
satisfaire suffisamment pourqu’ils me laissent tranquille, à
l’avenir.
Dans un autre ordre d’idées, venons-en à
mesbeaux-frères. Charles-Louis, mon ancien petit amoureux de
quinzeans, est devenu un respectable père de famille, il
estmême le père du nouvel héritier de
l’Empire,François-Ferdinand. Il habite Gratz, la plupart
du temps,et nous ne le voyons guère que durant les
vacancesd’été, à Ischl. Je l’aime bien,
malgré sonamour du protocole qui me rappelle sa mère. Je
me souviens desscènes qui l’ont opposé à Franz,
lorsqu’il a falluétablir les préséances lors des
cortègesofficiels. Il faut dire que c’est désormais
l’épouse deCharles-Louis qui me remplace à titre de
«PremièreDame» lors des manifestations officielles
où je ne veuxplus paraître. Toutefois, c’est
Stéphanie, l’épousede Rodolphe, qui me remplaçait
autrefois. Stéphaniedevrait donc, en tant que «Princesse
douairière»,avoir préséance sur toutes les
dames de la Cour… lorsqueje suis là, évidemment.
LorsqueMarie-Thérèse me remplace, Stéphanie ne
peutévidemment pas avoir la première place, mais le
protocolelui interdisait également de passer en second! Vous
voyezl’impasse! La pauvre en était réduite à
demeurerchez elle, car Charles-Louis ne supportait pas la moindre
entorse auprotocole. Franz a fini pas accorder un rang spécial
àStéphanie, qui lui permet d’assister aux manifestations
etd’avoir un rang honorable, même en mon absence. Que
desimagrées pour des questions de protocoles!
Monbeau-frère est décidément le digne fils de
samère…
Je m’entendais extrêmement bien avec Maximilien,
c’étaitl’artiste de la famille. Il m’a accompagnée
à Corfou,lorsque j’ai été si malade, il a
bâti un magnifiquechâteau, Miramar, son plus beau
poème, sur les rives del’Adriatique, il écrivait de la
poésie, aimait Heine… Ilest né l’année de la mort
de l’Aiglon (le fils deNapoléon), le grand ami de jeunesse de ma
belle-mère. Jecrois que c’est un peu pour cela qu’il a toujours
été sonpréféré, ce «cher
absurde Maxlchéri» comme elle aimait l’appeler. Je
n’accorde cependantaucun crédit aux rumeurs qui feraient du duc
de Reichstadt lepère de Max, ma belle-mère était
trop fièrede son rang et trop bigote pour succomber ainsi
àl’adultère. Mais il reste qu’elle a toujours
toutpardonné à Max, qu’elle a toujours eu pour lui une
tendrepréférence, ce qui n’a pas manqué de
susciter dela jalousie entre lui et Franz. Surtout qu’en période
difficile,lors des défaites de Solferino ou de Sadowa par
exemple, lepeuple ne se privait pas de crier à
François-Joseph:«Abdiquez!» et «Vive
Maximilien»! C’estson épouse, cette ambitieuse
petite Cobourg qui aimait tantà montrer ses connaissances et qui
était toujours simortellement possessive avec ce pauvre Max, qui
est responsable de sondestin tragique. Charlotte ne supportait pas
d’être une«simple» archiduchesse, elle voulait un
trône. Elle asu manœuvrer habilement l’insatisfaction de ce cadet
fâchéde ne pas être un aîné, et Max
était alorstout prêt à accueillir les avances de
Napoléon III,lorsqu’il lui a offert le trône du Mexique.
Un Habsbourg enAmérique, quelle gloire pour la famille! Ma
belle-mère,bien que très fière, était tout
de mêmetrès inquiète de voir son
filspréféré partir ainsi au bout du monde.
D’autantplus que Franz avait obligé Max à renoncer
à tousses titres et à ses droits en Autriche, provoquant
une disputetelle que ma belle-mère a
préféré seretirer à Ischl pendant quelques
jours. Max, avec lalégèreté qui le
caractérisait, croyait toutbonnement que si les choses
tournaient mal au Mexique, il n’auraitqu’à revenir à la
maison en tant qu’archiduc ethéritier présomptif… Devant
l’obligation de renoncerà tout cela, il a bien failli changer
d’avis mais Charlotteavait de l’ambition pour deux. Elle serait
impératrice. Elle aété impératrice, mais le
prix à payer aété sans commune mesure avec la
gloire qu’elle a pu, unbref moment, retirer de ce titre. Mon
beau-frère fusilléhonteusement par un
révolutionnaire, et elle-mêmecroupissant dans la folie
dans son château de Bouchout. Mabelle-mère n’a plus
été que l’ombred’elle-même durant les cinq
années qui ont suivi la mortde Max.
Finalement, en ce qui concerne mon beau-frère Louis-Victor, il
acausé tellement de scandales à Vienne que Franz
adû se résoudre à le bannir de la famille. Il
vit,se nourrit de potins et de commérages, et il a
tellementclabaudé sur mon compte que je ne veux plus le
voir.Étant plus jeune, il me rapportait fidèlement tout
cequ’on disait sur mon compte, pour me faire du mal. Il
avéritablement gâché ma vie, et je suis
beaucoupplus tranquille depuis que je ne le vois plus.
Tous aimaient et craignaient leur mère. C’était la
seuleautorité qu’ils reconnaissaient dans la famille, et elle
avaitun don pour regrouper sa famille autour d’elle. Franz et moi
sommesplus solitaires, nous ne ressentons pas le besoin de créer
desliens avec les frères, beaux-frères et nombreux
cousinsHabsbourg, les dîners de famille sont donc plus rares et
surtout,beaucoup plus silencieux car Franz n’est pas le plus loquace
deshôtes. Je crains que ma plus jeune fille Valérie
n’aitbeaucoup souffert de cet éloignement imposé,
maismaintenant, alors qu’elle a fondé sa propre famille, elle a
sucréer à Wallsee l’atmosphère chaleureuse qui lui
atoujours manqué à la Hofburg. Ma Chérie
estheureuse, ce qui suffit à mon propre bonheur.
Amicalement,
Élisabeth
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