Olivier Pajot
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Votre beau père

   


Très chère Sissi,

Vous parlez toujours de vos relations avec votre belle-mère, mais j'aimerais savoir comment était votre beau-père avec vous. Je suis moi-même maman de deux enfants et je trouve étrange que vous puissiez aimer un enfant plus que l'autre? Vous parlez toujours de Marie-Valérie, mais Gisèle devait être très jalouse des sentiments que vous portiez à votre petite dernière?



Chère âme,

Mon beau-père, l’archiduc François-Charles était, paraît-il, d’une rare brutalité dans sa jeunesse, et ma belle-mère en a beaucoup souffert durant les premières années de leur mariage. Toutefois, comme elle avait un fort caractère, elle a réussi à retourner la situation et c’est mon beau-père qui a fini par tomber entièrement sous sa coupe. C’était un homme - que l’on me pardonne ce jugement lapidaire -  gentil et insignifiant. J’ai rarement entendu ma belle-mère lui parler autrement que sur un ton de commandement. Remarquez bien qu’elle parlait ainsi à tout le monde, à ses femmes de chambre, à ses fils, à ma mère... et à moi. Il n’y a guère qu’à Franz qu’elle s’adressait avec respect puisque, selon sa conception du monde, avant d’être son fils il était d’abord l’Empereur, l’incarnation de l’État, du pouvoir suprême. Mon beau-père, qui a (sur l’ordre de son épouse) renoncé au titre d’empereur en faveur de François-Joseph, semble s’être fait un devoir de s’effacer à l’extrême, même dans la vie de tous les jours. Ce n’est qu’en vacances à Ischl que je le trouvais plus gai, plus causant, même s’il se plaignait en riant du désordre qui régnait dans la villa. Il fut un excellent grand-père pour les enfants, compensant par sa gentillesse souriante la rigidité de l’éducation que leur imposait leur grand-mère.

Car là se trouve justement la raison de mes relations plutôt relâchées avec Gisèle, chère amie: elle n’a jamais été «ma» fille, ayant été éduquée par l’archiduchesse. Je ne l’ai eue près de moi que peu de temps, avec sa sœur aînée. M’en pris; ayant insisté pour amener mes filles avec moi dans un voyage officiel en Hongrie, mon aînée, Sophie, y est tombée malade et y est morte à l’âge de 2 ans et 2 mois. Du coup, dans l’immense vague de culpabilité qui m’a submergée, tous les reproches et toutes les remarques entendus sur mon incompétence de mère me semblèrent justifiées. Rentrée à Vienne, j’ai laissé l’archiduchesse reprendre en main l’éducation de Gisèle. Et la routine infernale a recommencé: visites à heures fixes, regards courroucés des dames de ma belle-mère si jamais je m’attardais un peu avec Gisèle, contre-ordres de ma belle-mère sur toutes les instructions que je pouvais donner aux nurses... Je n’osais pas protester. Ne venais-je pas d’échouer dans mon rôle de mère, de la plus cruelle des façons? Peu à peu, je suis montée moins souvent à la nursery, où j’étais accueillie en intruse. J’ai enfoui l’amour que j’aurais pu avoir pour Gisèle loin au fond de moi, pour qu’il cesse de me faire mal à force de ne pouvoir s’employer. C’est déchirant, vous savez, de ne voir l’objet de son amour que de loin, à travers une vitrine. Mieux vaut ne plus aimer, c’est moins douloureux.

Je me suis donc détachée progressivement de Gisèle, c’était une question de survie, mon équilibre émotionnel était à ce prix. Mais lorsque Valérie vint au monde en 1868, j’avais gagné en douze ans suffisamment d’assurance et d’influence, y compris en politique – ne venais-je pas d’être triomphalement couronnée Reine de Hongrie? – que jamais je n’aurais laissé ma belle-mère s’emparer de cette enfant comme elle l’avait fait des autres. Ce n’est qu’à la naissance de Valérie que j’ai su enfin ce qu’était le bonheur d’avoir un enfant, de le bercer, de le veiller, de voir à son bien-être. J’ai vécu avec Marie-Valérie mille petits bonheurs que l’on ne m’a pas permis de vivre avec les autres. D’autres que moi, belle-mère, courtisans, ont été témoins des premiers pas de Gisèle et de Rodolphe, ont entendu leurs premiers mots, ont reçu leur premier sourire... Seule Marie-Valérie put me donner toutes ces joies, si simples mais si profondes, que vivent ordinairement toutes les mères. Quoi de surprenant qu’elle ait été ma préférée? Elle était tout ce qui me restait, tout ce qu’on m’a laissé.

Du reste, Gisèle n’a jamais manifesté la moindre jalousie envers Valérie, et cette dernière a toujours beaucoup admiré dans son aînée le modèle de l’épouse et de la mère parfaite qu’elle voulait également devenir. Gisèle a su devenir la complice et la confidente de sa petite sœur, malgré l’éloignement (Gisèle s’est mariée en Bavière alors que Valérie avait à peine cinq ans!).  Aujourd’hui encore, elles correspondent abondamment. Elles se ressemblent d’ailleurs beaucoup du point de vue du caractère, elles ont toutes deux hérité du bon sens terre-à-terre de leur père, bien que Valérie soit également rêveuse et poète à ses heures. Gisèle a toujours été très sérieuse, aussi prosaïque que Franz, sans la moindre fibre poétique ou simplement artistique. Nous n’avons malheureusement pas grand-chose à nous dire, et ce silence a empiré depuis la mort du roi Louis II de Bavière. En effet, le beau-père de Gisèle, le Régent Luitpold de Bavière, est celui qui a ordonné l’internement de son roi. Je le considère purement et simplement comme l’assassin de mon cousin, et je refuse absolument de le rencontrer lors de mes séjours en Bavière, ce qui ne facilite évidemment pas les choses pour rencontrer Gisèle. Enfin, elle est heureuse, elle est épouse, mère et grand-mère épanouie, je crois donc que je ne lui ai pas plus manqué qu’elle ne m’a manqué. Il est préférable que nous n’ayons jamais été trop proches; j’aurais eu du mal à m’accommoder d’une fille si terre-à-terre, et peut-être aurais-je pu être carrément impatiente et désagréable avec elle. A défaut d’être chaleureux, nos rapports sont au moins courtois. C’est mieux que la véritable haine qu’on peut voir parfois dans certaines familles, comme la haine de l’empereur Guillaume II pour sa mère, la charmante impératrice Frédérique (nommée ainsi en mémoire de son mari, mais de son vrai nom Victoria d’Angleterre).  Mes rapports avec Gisèle, au moins, n’ont jamais pris cette tournure.

Amicalement,

Élisabeth