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Madame,
Je n'aurais jamais osé m'adresser à Votre Majesté
si je n'avais constaté avec quelle patience et avec quelle
bonté Elle accepte de répondre à ceux qui se
recommandent de Dialogus. Un point en effet m'intrigue: la
facilité avec laquelle il semble que Votre Majesté a
appris le hongrois, cette langue si difficile et qui n'a rien de commun
avec les autres langues de l'Europe. Or, Votre Majesté en est
arrivée non seulement à la maîtriser parfaitement
mais encore à en faire Sa langue préférée
et j'ai cru comprendre que c'est en hongrois qu'Elle correspond avec Sa
Majesté l'Empereur.
Si Votre Majesté daignait nous raconter dans quelles
circonstances Elle a commencé à apprendre le hongrois et
comment Elle en est arrivée à le parler aussi couramment,
Elle intéresserait énormément les linguistes qui,
comme moi, s'intéressent à la pédagogie des
langues.
J'ose présenter à Votre Majesté mes remerciements
en même temps que mes hommages et je La supplie de croire au
dévouement de son très humble et très
obéissant serviteur.
Louis Roubiac
Professeur à l'Athénée royal de
Sainte-Romy-sur-Deule
Cher Monsieur Roubiac,
C'est avec un immense plaisir que je vous réponds sur mon
apprentissage de la langue hongroise qui m'est, en effet, devenue plus
chère que ma langue maternelle. Je me suis littéralement
approprié la langue hongroise, j'en ai fait «ma»
langue, et comme presque tout mon entourage (dames d'honneur,
coiffeuse, secrétaire) est hongrois, c'est la langue que
j'utilise quotidiennement. A un tel point que je parle même en
hongrois avec Franz et que je corresponds avec lui dans cette langue.
Ma fille Valérie et mon fils Rodolphe ont également
appris cette langue très jeune, et comme Rodolphe aimait
beaucoup la Hongrie, il prenait plaisir à parler et à
écrire cette langue. Mais Valérie, bien que née en
Hongrie suite au Compromis de 1867 – au terme duquel j'ai
accepté d'avoir un autre enfant – n'a jamais aimé ce pays
ni cette langue. Dès l'âge de quinze ans, elle a
demandé à son père, en cachette de moi bien
sûr, mais je l'ai su plus tard, de parler en allemand avec lui
désormais, lorsque je ne serais pas là. Je n'ai jamais
vraiment compris la cause de cette aversion…
J'ai eu mes premiers rudiments de la langue hongroise pendant mon
séjour à Madère. Pour occuper ces longues
soirées désoeuvrées, mon chevalier d'honneur Imre
Hunyadi avait commencé à m'enseigner quelques mots de
vocabulaire sur la terrasse de ma villa. Ces leçons au clair de
lune ont vite fait l'objet de rapports à Vienne, et Imre a
été rappelé d'urgence en Autriche. Mais sa soeur
Lily que j'aimais beaucoup est demeurée dame d'honneur
jusqu'à son mariage. Toutefois, ce n'est qu'à mon retour
définitif de mes diverses cures, vers 1865, que j'ai fini par
faire admettre mon désir d'apprendre sérieusement cette
langue difficile. Comme on avait une confiance limitée en mes
capacités intellectuelles, les bonnes âmes avaient
jusqu'alors tout fait pour m'en dissuader. Dirigée tout d'abord
par le père Hòmòky, j'ai fait de rapides
progrès dans l'acquisition du vocabulaire; j'apprenais les mots
nouveaux durant mes longues séances de coiffures et je faisais
mes devoirs comme une écolière. Les progrès en
grammaire ont été plus longs, les règles
étaient difficiles à apprendre. Puis, j'ai voulu avoir
près de moi une jeune fille avec qui je pourrais parler
quotidiennement en hongrois, qui pourrait corriger immédiatement
toute erreur de syntaxe ou de prononciation. C'est ainsi que ma douce
Ida Ferenczy est entrée à mon service et qu'elle est
encore près de moi, presque trente ans plus tard. Elle n'avait
pas les quartiers de noblesse requis pour devenir dame d'honneur, elle
est donc devenue «Lectrice de sa Majesté», bien
qu'elle ne m'ait jamais fait la lecture! C'est une amie très
chère qui m'a infiniment aidée dans cet apprentissage
difficile, et qui a également eu un grand rôle à
jouer dans les contacts que j'ai pu établir avec Ferenc
Deák et avec Gyula Andrássy. Durant la même
année, un journaliste Juif nommé Max Falk est
entré à mon service pour me donner des leçons
particulières, mais ces «leçons» auxquelles
assistait Ida tournaient bien vite en discussions politiques. Il m'a
fait connaître le poète Jókai, ce chantre de la
nation magyare, et me donnait quantité de textes à
traduire. Je me souviens avoir été très
mortifiée lorsqu'il m'a dit que j'écrivais encore dans un
style très lourd, très allemand. C'est à cette
époque que j'ai commencé à écrire à
Franz en hongrois, en lui demandant de me retourner mes lettres
corrigées afin que je finisse par combler cette lacune.
La langue hongroise est certes très difficile, mais mon coeur a
à ce point adopté la Hongrie comme patrie
d'élection que j'ai parfois l'impression que sa langue
m'appartenait déjà, qu'elle dormait quelque part en moi
et qu'il suffisait de peu de choses pour la réveiller. Il en est
allé de même avec le grec ancien et le grec moderne,
lorsque ma passion pour la Grèce et pour Corfou m'a
entraînée en Méditerranée pendant plus de
dix ans pour en faire un lieu où j'ai sérieusement
songé à finir mes jours. Le grec, tout comme le hongrois,
a semblé alors surgir dans mon esprit comme une langue qui
était déjà là et qui n'attendait que
d'être appelée, comme si elle faisait partie de ma nature
profonde. On ne fait bien que ce qu'on aime, et mon apprentissage de
ces langues, outre la discipline que je me suis imposée pour les
apprendre, répond en tout point à ce principe.
Amicalement,
Élisabeth
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