Chère
Aurélie,
La photographie n’était guère en vogue en 1854, lors de
mon mariage. À peine commençait-on à bien
maîtriser l’art du daguerréotype. Je n’ai donc aucune
photographie de ma robe de mariée mais personnellement, ce
souvenir ne me manque pas! Depuis, la photographie a pris bien de
l’ampleur; j’ai moi-même été fascinée par
cette nouveauté, dans ma jeunesse. J’ai fait prendre de
nombreuses photographies durant les années 1860; cela m’a permis
d’apprivoiser un peu mon image, de «voir» ce que les autres
voyaient lorsqu’ils me regardaient. La photographie est
désormais à la mode, le studio d’Angerer à Vienne
est le plus fréquenté par les jeunes gens de la haute
société, mais cette marotte m’est passée depuis
longtemps. Depuis une dizaine d’années au moins, je refuse de
poser pour les peintres ou les photographes. Les badauds essaient
parfois de me photographier, mais un appareil photographique, à
mon époque, est un objet assez volumineux qu’il faut mettre en
place sur un trépied; tout cela prend suffisamment de temps pour
que je puisse remarquer la présence du fâcheux et sortir
mon attirail de défense, c'est-à-dire mon ombrelle ou mon
éventail de cuir.
Quant à mon alliance, je la porte suspendue à mon cou par
une chaînette plutôt qu’au doigt. Je n’en ai jamais fait
prendre de photographie, et sans doute m’enterrera-t-on avec. Vous
n’aurez donc guère l’opportunité de la voir, à
moins qu’à votre époque un conservateur de musée
quelconque ne décide d’en faire une réplique… qu’il
croira telle, puisqu’il n’aura jamais vu l’originale! Mais vous seriez
sans doute déçue, puisqu’il s’agit d'un simple anneau
d’or, sans fioriture aucune. À mon époque, une alliance
est d’abord et avant tout un symbole, et non un bijou en tant que tel.
Les alliances sont donc très sobres, qu’elles soient pour un
empereur ou pour un simple ouvrier. Dans ce domaine, à tout le
moins, on peut se féliciter qu’il y ait une certaine
égalité entre les classes.
Amicalement,
Élisabeth

