Candyface
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Votre accouchement

   

Majesté,

Je suis une jeune fille de dix-sept ans qui vous admire énormément et j'aimerais savoir comment s'était déroulé votre premier accouchement. En effet, dans de nombreuses oeuvres retraçant votre existence, j'ai pu constater la difficulté qu'avaient certaines femmes à mettre un enfant au monde à votre époque.

Cette question peut paraître anodine mais j'aimerais beaucoup savoir comment cela se passait réellement.

J'ai également une autre petite question: étiez vous dépressive? Comment avez-vous fait pour vous en sortir? Cela pourrait peut-être m'aider.

Avec un grand respect.



Chère jeune amie,

Curieusement, mes deux premiers accouchements se sont remarquablement bien passés. Environ huit heures, au cours desquelles j’ai à peine gémi, alors que j’ai poussé des cris lamentables lors de la naissance de Rodolphe (une bonne vingtaine d’heures!). La naissance de Valérie, dix ans plus tard, s’est elle aussi très bien passée. C’est dans ma pudeur surtout que j’ai souffert: tout ce monde dans ma chambre, à me regarder dans cette position humiliante! Et pas même la consolation de la présence de ma mère, que l’ archiduchesse gardait résolument à distance.

Heureusement, Franz a été près de moi à chaque naissance, au grand scandale de la Cour et au mépris de tous les usages. Ma belle-mère, ses dames d’honneur et les miennes, la sage-femme et ses aides, le Chef du Protocole, le Grand Maître et la Grande Maîtresse de la Cour, quelques dignitaires affichant les quartiers de noblesse nécessaires, voilà la cohue qui se pressait dans mes appartement pour me voir accoucher. Et, tout à fait accessoirement, un médecin. Assez curieusement en effet, les médecins, qui ont tendance à scruter notre intimité bien plus qu’il ne le faudrait à mon avis, qui sont prompt à qualifier de «malaise féminin» toute souffrance chez une femme, sont singulièrement absents de cet événement, somme toute dangereux, qu’est la naissance. Pudeur ou ignorance? Le médecin n’ intervient que si les fers sont nécessaires et pour signer l’acte de naissance constatant le sexe de l’enfant. Et pour proférer des énormités du genre que le fait d’allaiter mon fils risquerait de me rendre malade! Comme s’il n’était pas naturel pour une femme d’allaiter son enfant depuis que le monde est monde! Mais comme ma belle-mère avait déjà choisi une nourrice, elle n’allait certes pas m’encourager à créer ce lien avec mon fils; le bon docteur avait donc choisi son camp.

Dépressive? Je ne crois pas, chère enfant. Pour ce que j’en sais – le Dr. Freud est installé depuis peu sur la Bergstrasse, et mon intérêt pour la folie me porte à lire quelque peu sur ses travaux – la dépression serait une maladie qui se soigne et surtout se guérit. Un voile sur l’âme, un cœur brisé à jamais par les deuils et le malheur, est-ce une maladie qui se guérit? En tout être humain vient un moment où la flamme s’éteint à l’ intérieur. Ce n’est pas une dépression. C’est la mort de l’âme, tout simplement. Je suis morte depuis longtemps, seul mon corps se meut parmi les vivants, et les voilà tout surpris de me trouver si semblables à eux. Mais ce n’est qu’un vieux costume que je sors de temps à autres, le temps d’une représentation, avant de retourner à mes fantômes. La douleur m’est désormais plus précieuse que la vie.

Sincèrement,

Élisabeth