Sylvain d'Agaro

écrit à




L'Impératrice Sissi






Vos cousines



Chère Sissi,

Je me présente: je m'appelle Sylvain, j'ai 25 ans et je vis à Strasbourg en France.

La question est la suivante: avez-vous eu des relation familiales et affectueuses avec votre cousine, feu son Altesse Royale Marie Augusta de Saxe, née le 8 janvier en 1827 et morte le 8 octobre 1857, et aussi avec votre autre cousine, son Altesse Royale, feu Alexandra de Bavière, née le 26 août au Château de Johannisburg et morte le 8 mai en 1875 à Munich, qui a fait une carrière littéraire? Merci de bien vouloir me répondre.

signé Sylvain


Cher Sylvain,

J’ai surtout fréquenté Marie durant l’année 1852, année où ma mère m’a envoyé passer des vacances dans notre famille de Saxe dans l’espoir que je plaise à mon cousin Georges. Il faut dire qu’à l’époque, je ne passais pas vraiment pour une beauté, loin s’en faut, et je ne lui ai pas plu du tout! Je n’ai pas été jugée assez belle, et je suis revenue de Saxe sans fiancé –et très contente! Marie avait dix ans de plus que moi, alors disons que nos contacts furent assez restreints lors de ce séjour. Je préférais m’amuser avec mes cousines Anne, Marguerite et Sidonie. Il est assez plaisant d’ailleurs de voir que j’entretenais à l’époque une correspondance avec Charles-Louis, le frère de François-Joseph, et que c’est ma cousine Marguerite qui a fini par l’épouser! Mariage de courte durée d’ailleurs, puisqu’elle est morte prématurément à l’âge tendre de dix-huit ans.

Quant à ma cousine Alexandra, comme elle avait elle aussi onze ans de plus que moi, nos liens furent plutôt ténus durant notre jeunesse. Elle était très belle, mon oncle Louis 1er de Bavière l’ayant fait figurer dans sa fameuse «galerie des beautés», mais psychologiquement elle n’allait pas très bien, ce qui est un euphémisme. Si mon frère Gackerl a l’habitude de dire en plaisantant que j’ai «un petit grai », disons qu’Alexandra avait un très gros grain, croyant dès l’âge de vingt ans avoir avalé un piano! Ce qui n’est décidément pas le meilleur signe d’une bonne santé mentale. De fait, lors de mon mariage en 1854, elle n’allait pas assez bien pour faire le voyage à Vienne. J’ai fait scandale d’ailleurs à ce moment-là en voulant embrasser ses sœurs Aldegonde et Hildegarde durant la réception; pensez-donc, bien que cousines, elles étaient tenues comme tout un chacun au baisemain dû à l’impératrice! On m’interdisait la plus petite effusion familiale au nom de règles antédiluviennes. J’ai veillé ma cousine Hildegarde durant toute son agonie à la Hofburg, en 1864. C’était la première fois que je voyais mourir un adulte, cela m’a fait une impression profonde… Pour en revenir à Alexandra, j’ai toutefois reconnu son grand talent d’auteur, et j’ai fait lire certaines de ses charmantes histoires pour enfant à ma fille Valérie. Elle était très fière d’avoir une cousine qui savait écrire de si belles histoires. Plus tard, nous avons lu ensemble les autres écrits d’Alexandra, destinés à un public plus adulte, et j’ai été ravie de constater que je n’étais pas la seule dans la famille Wittelsbach à avoir la fibre poétique. Dommage qu'elle ait été si instable; cette instabilité mentale a d'ailleurs lourdement pesé sur les angoisses de mon cousin Louis II qui, se rappelant que sa pauvre tante était du même sang que lui, craignait fort de finir interné lui aussi. Les hommes ont bien tenté en effet de l'enfermer, mais il a su s'échapper, à sa façon.

Sincèrement,

Élisabeth


Chère Sissi,
 
J'ai une question sur votre cousine Hildegarde de Bavière, mariée à l'archiduc Albert qui a été un certain temps votre ennemi politique par rapport à la Hongrie. Comment est-elle? Avez-vous de bon rapports avec elle? On l'appelle «l'ange»,  car elle avait de nombreux patronages, de la Croix-Rouge et d'autres associations. Je sais aussi qu'elle a trois enfants, Marie-Thérèse, Charles-Albert, mort jeune, et Mathilde, morte tragiquement brûlée par une cigarette. 

Sylvain
 


Bonjour Sylvain,

Ma cousine Hildegarde avait douze ans de plus que moi et avait déjà quitté la Bavière depuis dix ans lorsque je me suis mariée. C’est donc dire que nous n’avons jamais partagé une très grande intimité, mais je l’aimais bien pour sa douceur et sa bonté, et j'ai pris plaisir à la fréquenter durant les quelques années où nous nous sommes côtoyées à Vienne. Cependant, comme j’ai été assez rapidement en conflit avec les milieux conservateurs de la Cour, dont faisait partie son époux l’archiduc Albert, je ne pouvais guère me laisser aller à mes penchants libéraux auprès d’elle. De plus, comme je n’ai jamais été à l’aise dans le public ni dans les activités de charité organisées, elle ne rencontrait pas beaucoup d’échos non plus de mon côté, lorsqu’elle me parlait de ses bonnes œuvres. Aujourd’hui encore, je laisse toute cette activité de dame patronesse et de présidente de la branche autrichienne de la Croix-Rouge à cette chère Mauline Petternich (oh pardon! Pauline Metternich…) qui s’y complaît avec délectation.

Hildegarde est décédée en l'année 1864, alors que je venais à peine de rentrer de deux années de pérégrinations nécessitées par ma santé défaillante. Je ne l’ai donc vraiment fréquentée que pendant huit ans, années durant lesquelles elle ne m’a jamais jugée ni calomniée comme tant d’autres à la Cour. C’est avec un réel chagrin que je l’ai veillée durant cette affreuse nuit de juin 1864 où elle est morte après avoir pris froid lors des funérailles de Maximilien II de Bavière. Ma chère tante Sophie, pourtant considérée alors comme le véritable centre familial de la Hofburg, n’a pas daigné passer quelques heures auprès de sa nièce cette nuit-là, et on a même osé me dire que ce n’était pas le rôle d’une impératrice de veiller ainsi une cousine agonisante! C’était le premier adulte – encore jeune, elle n’avait que trente-huit ans – que je voyais mourir, et cela m’a fait une impression affreuse.

Sincèrement,

Élisabeth