Sabrina
écrit à

   


L'ImpératriceSissi

     
   

Vos amours

    Très chère Sissi,

Je vous admire depuis que je suis petite. Votre amour de la vie et dela nature m'a toujours beaucoup séduite.

Une question me trotte dans la tête: avez-vous étéamoureuse d'un autre homme avant ou après votre mariage avecl'Empereur?

Dans l'attente de vous lire, recevez, chère Sissi, mestrès respecteuses salutations,

Sabrina, résidente d'Alencon

Chère Sabrina,

«Amoureuse, amoureuse! Etdonc sotte.» Voici ceque j’ai écris lorsque ma fille Valérie est tombéeamoureuse deFrançois-Salvator. Oh, bien sûr, j’aurais mauvaisegrâce de nier sonbonheur. Mais je n’ai moi-même jamais connu lafélicité qu’elle semblevivre aux côtés de son époux.

Une seule fois je crois avoiraimé, et c’était la première. Le comte Richard S.m’avait été présentéà l’automne 1852, lors de mes débuts à Munich.J’ai été charmée par sesyeux, sa façon de me baiser la main… je me tenais souventà labarrière, au fond du parc, rien que pour le voir passer. Nousavonséchangé quelques mots, mais aucune lettre. Puis, monpère a eu vent decette innocente amourette. Il était libéral, ennemi duprotocole et desconventions, mais pas au point de laisser sa fille s’amouracher d’un«simple» comte!  Après tout, même si nousn’étions que ducs en Bavière,nous avions tout de même rang d’Altesses Royales!  Le comtea étéenvoyé en mission au loin. Revenu malade, il est mort peuaprès. Jen’étais pas encore consolée que le coup de foudre deFranz s’abattaitsur moi, balayant les souvenirs de l’amour ancien et m’imposant sapassion comme un droit acquis. Flattée parl’intérêt que ce beau jeunehomme si puissant m’accordait, moi qui étais si peu de choses,je mesuis vite mise à l’unisson afin de ne pas le décevoir.Était-ce del’amour? Je ne crois pas. Au plus peut-on parler d’un béguind’adolescente, d’un désir, bien naturel à cet âge,d’aimer et d’êtreaimée. Mais l’amour véritable de se brise pas ainsi, ilne s’éteint pasaprès six ans, miné par les déceptions etl’absence!

Tout commele disait si bien Madame de Sévigné, j’ai renoncéà l’amour et aiplutôt rempli mon cœur d’amitié. J’ai eu despréférences, évidemment,des hommes dont j’appréciais la compagnie pour leur charme maissurtoutpour leur talent équestre : Nicolas Esterhàzy, RudiLichtenstein, «Bay»Middleton… Le seul pour qui l’amitié s’est doublée d’uneauraromanesque a été le comte Andràssy: ensemble, nousavons mené le mêmecombat pour la Hongrie, nous avons affronté longuement,côte à côte,les mêmes obstacles et nous avons savouré la mêmevictoire. Ce fut uneamitié vraie, d’autant plus précieuse qu’ellen’était pas empoisonnéepar l’amour.

         Jene veux pas d’amour
         Jene veux pas de vin.
         Lepremier fait périr
         Etle second, vomir!

Titania,inaccessible à l’amour des mortels, se contente de collectionnerlespeaux d’ânes dans son placard. Telle une Madame Barbe Bleue, jelescontemple suspendues là et les pauvres, à les voir ainsi,ils me fontpresque pitié!

Et Franz? C’est le petitâne fidèle, celui qui ala place d’honneur. Franz est l’homme que je souhaite le moinschagriner dans tout l’Univers. Mon amour pour lui n’a jamaiségalécelui qu’il me porte, mais il m’est plus cher que tout autre, j’ai pourlui une immense tendresse et une reconnaissance profonde pour lachaleur et l’amour dont il m’a toujours, parfois maladroitement,entourée. C’est uniquement pour lui que je m’astreint àpasser quelquessemaines par année en Autriche, je me soucie de sa santé,de satranquillité, même si je sais que je ne puis guèrelui apporterbeaucoup de paix. C’est d’ailleurs pour cela que je lui ai«offert»l’amitié de Mme Schratt. Cette chère Amie sait bien mieuxque moil’amuser par son bavardage terre-à-terre, dans son terribleaccentviennois, et l’aide à se délasser alors que moi je nesais que l’agaceravec mes «promenades dans les nuages» et ce chagrin latentqui m’estdésormais plus précieux que ma vie. Nous nous entendonsbeaucoup mieuxséparés, toutes nos lettres font foi d’un constant soucidu bien-êtrede l’autre. N’est-ce pas là, finalement, une certaine formed’amour?

Amicalement,

Élisabeth