Viol
       

       
         
         

Josée

      Chère Impératrice,

J'ai 22 ans et comme toutes les jeunes filles, j'ai toujours aimé votre belle histoire d'amour! Cependant, je commence à lire une biographie de vous écrite par Hortense Dufour. J'ai été très déçue de constater que vous avez été bel et bien violée par votre mari (ce n'est pas ce que l'auteure écrit dans son livre, mais c'est ce que j'en ai déduit!) le troisième soir suivant votre mariage! Je me désole pour vous car vous n'avez donc jamais connu les plaisirs charnels et le bien énorme qu'un homme peut vous donner! Comment avez-vous pu continuer ce manège sans rien dire, même pas au principal intéressé, Frantz! Il aurait peut-être fait un effort pour vous satisfaire!!! Je me sens frustrée pour vous!

Josée
Québec, Canada
         
         

Impératrice Sissi

      Très chère Josée,

J'ai lu votre missive avec un grand sourire, car la chaleur de votre intervention dénote d'une affection et d'une attention pour ma personne auxquelles mon entourage ne m'a guère habituée. Sur le point que vous soulevez, d'ailleurs, je n'ai guère eu droit à la moindre sympathie, pas même de la part de ma mère ou de ma belle-mère.

Je voudrais cependant vous conseiller de conserver un regard extrêmement critique envers tous ces livres qui ont été écrit à mon sujet. Nombre d'entre eux, je m'en aperçois par les questions qui me sont posées, sont extrêmement romancés et ne peuvent être considérés comme des sources fiables.

Je ne puis toutefois nier - la chose a été abondamment rapportée par les femmes de chambre et les domestiques - que mon mariage ne fut consommé que durant la troisième nuit. Voilà le seul fait prouvable et démontrable. Mais entre nous, chère amie, la journée du mariage avait été si longue, si éprouvante et si fatigante, Franz s'était levé comme d'habitude à 5h00 du matin et la soirée s'est terminée bien après minuit, il ne faut pas s'étonner si je vous affirme qu'il était aussi épuisé que moi! Pour la seconde et la troisième nuit, ce qui s'est passé derrière la porte close, mes impressions, le choc que j'ai pu ou non ressentir, tout cela demeure du domaine du roman, car je ne me suis jamais confiée à quiconque, pas même à un Journal personnel. Bien qu'on puisse déduire certaines choses en observant ma vie - je ne me suis jamais cachée de mon dédain pour la «chose» physique - rien de ce que j'ai pu dire ou écrire ne peut laisser croire que ce fut toujours le cas, ni même que cela date de ma nuit de noces...

Je trouve qu'en général, d'après les commentaires que je reçois, les écrivaillons de tout acabit ont nettement tendance à exagérer mon innocence ou mon ignorance de certaines choses de la vie, lors de mon mariage. Bien sûr, j'étais une jeune fille de seize ans bien élevée, on ne m'avait pas instruite en détails sur les réalités du mariage, mais j'avais passé une grande partie de ma jeunesse à la campagne: c'est donc dire que j'ai pu surprendre bien souvent des chiens, des chats et des animaux de la forêt en plein accouplement. J'ai vu des vaches vêler, des juments mettre bas, et on ne me chassait pas de la chambre d'enfant lorsqu'on changeait les langes de mon petit frère Mapperl ou qu'on le baignait! Je savais donc pertinemment à quoi ressemblait un homme, et en quoi consistait l'acte... Le savoir et le vivre sont toutefois deux choses fort différentes, et les auteurs ont raison de dire que je peux avoir subi un certain choc. Mais beaucoup moins dramatique qu'ils ne le laissent entendre. Je ne peux affirmer avoir connu le plaisir - à mon époque, ce terme est l'apanage des courtisanes et des maîtresses - mais le dédain, voire même le dégoût, ne sont venus que beaucoup plus tard, après maintes désillusions émotives, après les accouchements, la maladie et, oserais-je le dire, certaines rumeurs concernant mon mari qui me sont venues aux oreilles peu avant mon départ pour Madère.

Quant à me plaindre à Franz, cela aurait été très mal vu de ma part, même par un homme très amoureux. Je vis au XIXe siècle, ne l'oubliez pas. Les épouses sont vouées à la reproduction, rien d'autre. J'ai déjà beaucoup de chance que mon époux ait été amoureux de moi, j'ai eu droit à certains ménagements dont n'ont pas pu bénéficier bien des femmes, surtout dans les mariages royaux! Les hommes, d'ailleurs, préfèrent nettement que leurs épouses n'éprouvent pas de plaisir: ainsi, elles ne seront pas tentées de chercher ailleurs ce qu'elles ne connaissent pas! Heureuse époque que la vôtre, chère amie...

Amicalement,
Elisabeth