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Je pense que vous avez vraiment souffert mais un
peu de modestie, Madame, car à votre époque n’oubliez pas
que la plupart des gens n'avaient rien pour vivre, rien pour se
vêtir et encore moins les moyens de sortir de leurs villages,
alors arrêtez de nous dire que vous étiez pour le peuple
avec toutes vos dépenses en vêtements et voyages et j’en
passe.
Sylvie
Chère Sylvie,
Vos reproches seraient mérités si, en effet, j'avais fait
preuve de vanité – l'antonyme de «modestie» -
à une quelconque période de ma vie. Au contraire, j'ai
toujours recherché l'anonymat, j'ai toujours cherché
à m'effacer, à me retirer du monde, et ces robes que vous
me reprochez ne sont plus désormais que des robes noires que
même la plus humble de mes femmes de chambre refuserait de
porter. Aujourd'hui, retranchée derrière mon ombrelle
noire, fuyant plus que jamais les hommes, je vois mal comment je
pourrais afficher davantage de modestie… À moins de
disparaître complètement de la surface de cette Terre ce
qui, je l'espère, me sera bientôt accordé.
Les toilettes somptueuses que vous me reprochez et que j'ai
portées à une certaine époque de ma vie sont
celles que je DEVAIS porter étant donné ma situation. Une
situation que je n'ai ni choisie ni appréciée, vous en
conviendrez, j'espère. Une simple demeure, avec des enfants
à élever comme l'a fait ma mère, m'auraient
davantage convenu. Quant à être «pour le
peuple», je n'ai jamais vraiment formulé une telle
affirmation, disons que j'ai plutôt affiché ma
préférence pour le régime républicain
à tout autre mode de gouvernement. L'argent que j'ai pu
dépenser en voyages et chasses à courre, étant
plus jeune, provenait des revenus personnels de Franz et non des
impôts prélevés sur le peuple, ou bien de
l'héritage de l'ex-empereur Ferdinand. J'ai réussi,
depuis, à me constituer une fortune personnelle grâce aux
placements que j'ai effectués avec l'argent de cet
héritage (des actions de chemin de fer, entre autres). Je ne
dépense donc pas l'argent du peuple, soyez-en assurée. Je
ne m'intéresse plus aux humains, de qui ne peuvent me venir que
des chagrins, mais j'essaie tout de même de soulager la
misère lorsque je la rencontre. Toutefois, contrairement aux
organisations caritatives présidées en grande fanfare par
Pauline de Metternich, mes interventions n'ont rien d'ostentatoire ou
d'organisé. Je pratique la charité sans publicité,
visitant les asiles d'aliénés auxquels personne d'autre
ne s'intéresse, les hôpitaux de cholériques sans me
faire annoncer au préalable, dans l'ombre et en silence,
j'oserais presque dire «avec modestie» et c'est sans doute
pourquoi nul ne m'en sait gré. Mais je n'attends pas de
gratitude des hommes. La seule chose qui me surprenne encore, c'est
lorsque l'on dit ou que l'on écrit du bien de moi.
Sincèrement,
Élisabeth
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