Domie
écrit à

   


L'ImpératriceSissi

     
   

Un monde plus libéral

    Madame,

J'ai lu beaucoup de livres à votre sujet, et dans beaucoup decas ils se terminent par une expression vous concernant: «elles'est trompée de siècle comme on se trompe dechemise».

Je vous écris depuis le XXe siècle, dans un mondelibéral. Pensez-vous que vous auriez été plusheureuse maintenant que vous ne l'avez été dans votresiècle?

En attendant une réponse de votre part, veuillez accepter messalutations respectueuses.

Merci.

Domie

Chère Dominique

Grâce à mescorrespondants sur Dialogus, j’ai eneffet beaucoup entendu parler de votre époque. Sans doute,l’étatd’esprit qui m’habite, le même d’ailleurs qui habitait mon filsRodolphe, est-il davantage conforme à votre époquequ’à la mienne. Jesais, par exemple, que la démocratie a fini par triompher desvieillesautocraties héréditaires dans la plus grande partie dumonde, que lesfemmes ne sont plus condamnées à des mariagesarrangés et à suivreaveuglément les décisions de leurs maris… dans lesÉtats occidentaux, àtout le moins.

Mais votre époque anéanmoins ses défauts. On m’alonguement parlé d’une «princesse Diana» de votreépoque, dont labeauté et la résistance au protocole ont provoquéautour d’elle le mêmeremous que je provoquais autour de moi dans ma jeunesse, de tous cesprinces et rois d’Europe – il y en a encore! – dont la photographie seretrouve sans cesse dans vos journaux. Heureusement pour moi, àmonépoque, les appareils photographiques sont lourds, volumineux etdoivent impérativement être posés sur untrépier. Le temps quel’importun finisse de s’installer, je me suis déjàéclipsée ou, si celam’est impossible, je me suis réfugiée derrière monombrelle ou monéventail de cuir qui ne me quitte jamais.  Votreépoque ne semble pasnon plus exempte d’injustices et de violences. A mon époque,l’armementet l’état des armées ne permettent pas de faire durer uneguerre plusde quelques mois, voire même quelques semaines. A votreépoque, on meparle de guerres s’étirant sur des années! Est-ce celaque l’on appelle«le progrès»?

Non, chère enfant, je necrois pas que j’auraisété plus heureuse au XXIe siècle qu’au XIXe. Jecrois que, par uneétrange malédiction, je suis néedéçue. Votre époque m’aurait sansdoute trouvée moins «excentrique», moinsétrange que mes contemporains,et le carcan du conformisme et de l’obscurantisme s’y font sans doutemoins sentir. Mais je crois que ce que je recherche n’existe toutsimplement pas, ni à mon époque, ni dans une autre. Jevise un idéal debeauté et de paix que je tente de trouver en voguant d’uneîle àl’autre, tout comme mon cousin Louis II de Bavière tentait de letrouver dans ces châteaux féériques sur lescîmes de Bavière. Un idéalqui n’a rien à voir avec les lieux ou les époques : lapaix de l’âme. Je vous laisse sur ces dernières lignes de ma «lettre auxâmes dufutur», écrite durant l’été 1890. Cela vouséclairera :

   «...iln’y aura pas dans soixante ans plus de bonheur et plus de paix,
   c’est-à-direde liberté, sur notre petite planète qu’il n’y en aaujourd’hui.
   Peut-êtresur une autre? Je ne suis pas en mesure de te le dire aujourd’hui…
   Peut-êtrequand tu liras ces lignes…»

Amicalement,

Élisabeth