Une explication à la maladie de votre fille Sophie
       

       
         
         

Nathalie

      Votre Majesté l'Impératrice,

Je viens de lire une de vos réponses concernant le mal mystérieux qui a emporté votre fillette à l'âge de deux ans seulement où vous mentionnez que votre petite vomissait souvent ses repas sans que personne ne sache bien pourquoi! Je n'en reviens pas tellement des détails de nos vies concordent presque... Je m'explique sans plus vous faire languir, Votre Majesté: Mon fils Gabriel, qui a aujourd'hui quatre ans, a eu le même symptôme étrange dès sa naissance. Il faut dire qu'il était prématuré. Était-ce aussi le cas de votre petite Sophie? Si oui, cela peut peut-être expliquer l'immaturité de son système digestif, ce qui est le cas de mon fils.

Je peux expliquer ce problème médical assez bien car la médecine moderne est aujourd'hui très avancée. Voilà: À la jonction de l'oesophage et de l'estomac, il y a un sphincter nommé cardia qui a pour fonction d'empêcher la nourriture dans notre estomac de remonter dans l'oesophage. Or, chez certains jeunes enfants, il peut arriver que ce sphincter soit trop relâché et qu'alors le contenu de l'estomac remonte brusquement dans l'oesophage en vomissements APPAREMMENT sans gravité mais inquiétants par leur fréquence élevée et les douleurs atroces qu'ils engendrent (le contenu de l'estomac humain étant extrêmement acide, il «brûle» atrocement l'oesophage quand il le remonte vers la gorge ce qui fait pousser des hurlements, des cris et des pleurs incessants au malheureux petit être qui souffre le martyr). Ce problème a un nom: le reflux gastro-oesophagien. Parfois, une très grave complication à l'issue souvent fatale peut survenir: la pneumonie d'aspiration. C'est lorsque la nourriture remonte l'oesophage et pénètre dans le conduit menant aux poumons dans lesquels elle va s'accumuler et causer une «noyade pulmonaire» aggravée d'une infection! C'est ce qui est arrivé à mon fils alors qu'il n'avait que cinq mois! Les médecins ont vu l'infection à l'intérieur de ses poumons à l'aide de radiographies. Savez-vous de quoi il s'agit, Majesté? Bien, votre connaissance des racines grecques vous a peut-être permis de deviner que cela se rapproche d'une photographie mais qui permet de voir à l'intérieur du corps à l'aide d'une substance nommée radium qui produit un rayon invisible à l'oeil nu qui traverse la peau, la chair et les muscles pour photographier les organes malades et ainsi voir la cause de l'infection. Dans le cas de mon fils, ils ont vu que ses poumons étaient à demi noyés par le lait qui était «passé dans le mauvais conduit» et a provoqué un étouffement. Vite, on a dû mettre mon fils sous une tente d'oxygène et le brancher sur un appareil de respiration artificielle pendant deux longues semaines durant lesquelles j'ai pleuré à gros sanglots au-dessus de la tente d'oxygène transparente sous laquelle mon si courageux petit bébé menait son combat intensif contre la mort. Je l'encourageais tout haut en lui demandant de lutter comme un brave petit soldat contre notre ennemie, la mort... Puis, un beau matin, le miracle s'était produit: mon fils était ressuscité, sauvé! Mais si le pire était passé (la pneumonie était guérie), les vomissements dus au reflux persistaient et risquaient de provoquer à tout moment une autre pneumonie! Il fallait opérer mon petit ange d'urgence! Cette intervention chirurgicale consista à ouvrir l'abdomen pour aller resserrer le cardia relâché (jonction de l'estomac et de l'oesophage) afin que le contenu de l'estomac ne puisse plus remonter jusqu'à la jonction des bronches et causer ainsi une autre pneumonie d'aspiration.

Pardonnez-moi de vous avoir probablement horrifiée (je le suis moi-même) par ce récit épouvantable et bouleversant mais on ne peut plus réel!!!

Si c'est bien là le problème qui a causé le décès de votre petite Princesse, dites-vous que vous ne pouviez rien faire pour elle, ni les médecins, car même aujourd'hui, ces graves complications médicales sont le plus souvent fatales et je considère mon petit ange comme un miraculé!!!

Quoiqu'il en soit, quelle que soit la cause du décès de votre fillette bien-aimée, veuillez croire, votre Majesté, à toute ma sympathie et veuillez me pardonner si dans des lettres précédentes j'ai pu vous blesser en vous reprochant de trop vous plaindre et de ne pas pouvoir surmonter votre chagrin pour la perte cruelle que vous a infligé ce décès. Peut-être est-ce seulement une manière très maladroite pour moi de vous transmettre le seul message d'espoir qui permette de sortir une mère éplorée de son marasme: il faut toujours croire que ce qui nous arrive à nous et à ceux qu'on aime n'est jamais vide de sens, aussi absurde que ce soit à nos yeux, ne serait-ce que pour se rendre compte à quel point toute vie humaine est infiniment précieuse et que c'est bien pour cette raison qu'il faut pas en gâcher une seule minute en restant indéfiniment prostré dans nos malheurs. Nous devons bien cela aux autres êtres chers qui nous entourent et qui ne méritent pas qu'on les rende plus malheureux qu'ils le sont déjà en leur donnant perpétuellement à voir le spectacle d'une «mater dolorosa» à jamais inconsolable.

Eh oui, votre Majesté, c'est peut-être difficile à faire, mais nous n'avons pas le choix, la vie doit continuer malgré tout. Il faut toujours penser au bonheur de ceux qui restent, c'est notre raison d'être ici-bas! Sans jamais oublier votre petite Sophie, n'oubliez pas non plus Gisèle, Marie-Valérie et vos petits-enfants qui méritent tous d'avoir une maman et une grand-maman disponible et heureuse, c'est notre plus beau rôle ici-bas à nous les femmes: rendre les êtres qu'on aime heureux en les comblant de notre présence le plus longtemps possible, c'est le plus beau cadeau que nous puissions leur faire et la meilleure façon d'accéder à une certaine forme d' immortalité en laissant pour toujours dans leur mémoire et dans leur coeur l'exemple d'un être rempli de courage qui montre la voie à suivre pour les générations futures!

Veuillez donc accepter, chère Impératrice, l'expression de mes plus respectueuses sympathies,

Bien à vous, 

D'une maman québécoise qui ne vous veut que du bien!
         
         

Impératrice Sissi

      Chère amie du lointain Québec,

Votre lettre m'a été à la fois un chagrin et un réconfort. Un réconfort de voir confirmé le fait que je ne suis pas responsable de la mort de ma petite fille et que, si elle souffrait effectivement d'un reflux oesophagien, rien ne pouvait être fait pour elle à mon époque. Le chagrin, c'est justement de savoir qu'en d'autres temps, en d'autres lieux, elle aurait pu être sauvée?

Je vous remercie de ces mots d'encouragement. Ils me changent des remarques amères que j'ai dû entendre à l'époque sur mon incapacité et mon incompétence de mère. J'ai eu la preuve, par la suite, que j'étais bien meilleure éducatrice que je ne le croyais à l'époque, surtout lorsque j'ai pratiquement sauvé la vie de mon fils alors placé sous la tutelle d'un véritable sadique! Quelle folie de tenter de faire d'un enfant de six ans un héros en le terrorisant, en lui imposant des douches froides et l'exercice à six heures du matin dans la neige! J'ai également eu beaucoup de plaisir avec Marie-Valérie lorsqu'elle était enfant; pour elle, j'oubliais ma gêne et j'organisais de petites parties où même mon époux s'amusait! Je ne me suis donc pas confinée au rôle de mater dolorosa, du moins pas à cette époque. Ce n'est que depuis la mort de Rodolphe que j'ai pris le deuil pour toujours, rayant les mots joie et espoir de ma vie? Je n'arrive plus à me réjouir d'aucune naissance, la venue au monde d'un être nouveau me semble à chaque fois un malheur. Je suis si angoissée que souvent j'en souffre physiquement et je voudrais être morte. Certes, je trouve mes petits enfants très beaux, Erzi la fille de Rodolphe grandit en beauté et en charme, et la petite dernière de Marie-Valérie, la petite Hedwige aux grands yeux, a fait mes délices lors de mon dernier séjour à Wallsee, mais cette joie même m'a fait mal. Oui, la vie doit continuer, dites-vous. Mais elle doit continuer sans moi. En tout être humain, vient un temps où la flamme s'éteint, à l'intérieur.

Chère amie de ce lointain pays, je vous place ainsi que votre petit ange sous l'aile protectrice du Grand Jéhovah. Puisse-t-Il vous rendre le bonheur que vous semblez vouloir dispenser autour de vous, et vous entourer d'amour.

Sincèrement,

Elisabeth