Une âme de martyre
       

       
         
         

Nathalie

      Votre Majesté l'Impératrice,

J'aimerais d'abord vous dire d'emblée que je doute que vous répondiez à mes pressantes questions de sitôt puisqu'elles sont plutôt très directes et peut-être embarrassantes pour votre image publique, que vous vous êtes toute votre vie efforcée de polir au point de la rendre totalement insipide...

Veuillez me pardonner ces propos «brutaux» comme vous qualifiez toujours les questions qui vous sont adressées qui ne se limitent pas seulement aux grandes lignes de votre vie. J'ai lu avec attention toutes les lettres qu'on vous a écrites par le biais de Dialogus et pardonnez-moi de vous dire directement le fond de ma pensée (vous ne m'en voudrez sûrement pas si vous détestez tellement l'hypocrisie comme vous l'avez affirmé dans presque toutes vos réponses). Cependant, croyez-le bien car c'est la stricte vérité, ce que je vous dirai, je le dirai en signe de la profonde sympathie, voire de la profonde affection amicale que je vous porte bien au-delà du temps, bien par-dessus les océans, comme le dit si bien une chanson très populaire dans notre siècle! Ne dit-on pas en effet que de véritables amies peuvent tout se dire sans s'en vouloir ad vitam aeternam? Mais il est vrai que vous ne me connaissez pas même si moi je vous connais -peut-être même plus que vous-même- car j'ai tout lu sur votre vie et sur les paroles que vous ou votre entourage ont prononcées et qui ont été documentées par écrit par vos contemporains les plus proches de vous et en plus j'ai un recul historique que vous ne pouvez évidemment pas avoir).

Voilà. À mon humble avis, je vous dirai la même chose que votre sévère mais éclairée maman -propos documentés dans toutes vos biographies et donc irréfutables: «Sissi, toi tu as une âme de martyre»! Votre mère trouvait que vous vous plaigniez beaucoup trop et que vous sembliez même vous complaire un peu trop dans vos malheurs. A-t-elle dit ces paroles ou sont-ce encore des mensonges? Votre réponse (si vous daignez me répondre franchement, c'est Votre Majesté qui décide en dernier lieu, bien sûr) me dira si vous êtes totalement honnête avec nous, vos humbles lecteurs, vos âmes du futur selon votre appellation si poétique...

En dernier lieu, je peux sincèrement vous le dire; moi aussi, j'ai une âme de martyre car je me plains tout le temps parce que mon fils est handicapé intellectuel... Pourtant, je devrais me réjouir qu'il ait survécu à une terrible pneumonie qui a bien failli le tuer alors qu'il n'avait que cinq mois. Cependant, même si je me plains souvent de cette situation, j'adore mon fils -il est beau comme un ange, il s'appelle d'ailleurs Gabriel, il est blond comme les blés et ressemble d'ailleurs au Petit Prince de St-Exupéry, le merveilleux personnage du conte éponyme que vous n'avez sûrement pas lu puisqu'il a été écrit après votre mort. Quand bien même il est handicapé et que m'en occuper est parfois une lourde responsabilité, je n'ai jamais songé à le placer dans une institution et je ne le ferai jamais. Même si j'avais des pressions de la part de mon entourage et même si j'étais l'Impératrice d'Autriche. Je trouve encore des moyens de «m'évader» de ce quotidien souvent pénible sans pour autant fuir le plus loin possible de mes responsabilités envers mon fils! 

Je vous dit cela car je sais que votre fils Rodolphe a beaucoup souffert -encore une fois ces propos sont documentés et vérifiés- de votre froideur distante envers lui. En fait, je comprends parfaitement que vous ayez tellement souffert d'avoir perdu la responsabilité directe de son éducation, mais cela ne vous empêchait pas d'aller le voir tous les jours ou du moins très fréquemment puisqu'il a vécu dans le même château que vous (la Hofburg) même après son mariage, si je ne m'abuse?
Ah oui, je sais, je sais bien, Votre Majesté, que vous allez me répéter encore que vous détestiez pour mourir ce lugubre et humide château de la Hofburg et la vie de la Cour. Mais ne croyez-vous pas que quand on aime vraiment ses enfants, rester auprès d'eux est tout ce qui nous importe vraiment et tant pis si le prix à payer est de vivre dans un château lugubre (en passant, il n'est pas du tout lugubre ce château à part bien sûr la crypte au sous-sol qui sert de dépôt de cercueil royaux! Je le sais car je l'ai visité lors de mon voyage à Vienne et je vous l'échangerais n'importe quand contre mon modeste appartement dans un demi sous-sol pas mal plus lugubre d'où je ne peux déménager faute de moyens et parce qu'il y a ici une grave pénurie de logements dans le pays où j'habite, mais c'est une longue histoire sans aucun intérêt).

Pour toutes ces raisons, sauf votre respect, noble et gentille souveraine, je ne vous donne pas tout à fait tort lorsque vous avouez assez candidement dans vos réponses sur Dialogus que vous vous sentiez coupable de ne pas avoir été assez proche de votre fils pour vous apercevoir à quel point vous lui avez toujours tant manqué, lui qui vous portait une telle vénération!

Voilà, Votre gracieuse et douce Majesté, je vous ai dit le fond de ma pensée et si je vous ai blessée, c'est moi-même que je blesse car on juge une personne selon les propos qu'elle tient aux autres et c'est donc moi qui paraîtrais bien mal auprès de vos lecteurs de Dialogus pour avoir fait de la peine à une si merveilleuse Impératrice unanimement aimée dans le monde entier. 

Très sincèrement,

Nathalie la Québécoise
         
         

Impératrice Sissi

      Chère âme blessée..

Que s’est-il donc passé entre la rédaction de cette lettre et celle où vous m’entreteniez, d’un ton joyeux et cordial, du comte Andrássy? Où est passé le clin d’œil amical et complice que j’avais cru déceler sous chaque mot? C’est plutôt de la colère, voire même de l’hostilité que je sens en vous aujourd’hui, qui dénotent d’une souffrance soudaine dont je fais aujourd’hui les frais. Je ne vous en veux pas, je connais cette douleur qui aspire à rendre responsable le monde entier de son propre malheur. Un enfant différent, une vie matérielle difficile… il n’en fallait pas plus pour que vous ne compariez votre situation avec la mienne, et pour vous dire que, décidément, je me plains dans l’abondance! Je comprends votre souffrance, à laquelle je ne peux malheureusement porter aucun secours. Je vais tout de même tenter de faire abstraction de la forme pour me concentrer sur le fond de votre lettre, et répondre à vos interrogations en espérant que vous me lirez dans un meilleur état d’esprit que celui dans lequel vous m’avez écrit.

Une petite mise au point épistolaire pour commencer: si vous avez vraiment lu TOUTES mes lettres sur Diaolgus, comme vous l’affirmez, vous noterez que je rassure souvent mes interlocutrices, qui se croient parfois indiscrètes, en leur disant que leur curiosité est bien légitime et que leurs questions n’ont rien de déplacé ou de grotesque, selon le terme employé par une jeune correspondante tout dernièrement. Je suis donc loin de qualifier de «brutales» toutes les questions qui me sont posées. Toutefois, vous devez comprendre que, même si vous traversez la barrière du temps et des océans pour correspondre avec moi, je n’en demeure pas moins prisonnière de mon époque et de mon éducation. Toute «moderne» que je puisse paraître aux yeux de mes contemporains (qui, soit dit en passant, ne me jugent pas «moderne» mais plutôt excentrique ou carrément folle), il y a des sujets qui sont difficiles à aborder pour une femme du XIXe siècle. Par exemple ce qui se passe derrière la porte fermée de la chambre conjugale, pour employer un doux euphémisme… Il ne s’agit donc pas là d’hypocrisie, mais d’une preuve que malgré mon «modernisme», je vis avec mon temps, tout simplement… Si ces sujets sont plus faciles à aborder pour les gens de votre époque, c’est là un gain indéniable. Les couples doivent avoir une vie beaucoup plus harmonieuse à votre époque, si ces sujets s’abordent aussi facilement. De nos jours, une femme bien élevée, une bonne épouse qui se respecte ne saurait aborder ces sujets, même dans l’intimité de la caméra matrimoniale... Même un époux très amoureux demeurerait interloqué, voire même choqué, si son épouse commençait à lui parler de ce qu’elle ressent au lit…

Quant à l’image publique que j’aurais tenté de «polir toute ma vie», je me demande ce que vous avez bien pu lire à mon sujet pour affirmer cela. Bien au contraire, mon image publique m’importe si peu que je ne me suis jamais souciée des conséquences de mes actes: j’ai rencontré qui je voulais, quand je le voulais, même si cela heurtait les sacro-saints principes des seize quartiers de noblesse, j’ai étudié le hongrois au grand dam de la Cour, j’ai scandalisé la reine Victoria elle-même par mon habitude de fumer n’importe où, n’importe quand (habitude que j’ai abandonnée dès les années 1860), je me suis consacrée à la chasse à courre en Angleterre malgré les grincements de dents que cela provoquait à Vienne, je suis des régimes et des traitements que l’on rapporte à grandes colonnes dans les journaux –pour les critiquer, évidemment. Un jour, j’ai suggéré à mon frère Karl-Théodore de se faire faire lui aussi, la lecture en langues étrangères pendant ses longues promenades à pied. «Mais on me prendrait pour un fou!» «Et puis après? Ne te suffit-il pas à toi-même de savoir que tu ne l’es pas?» Mon souci de l’opinion est tout entier résumé dans cette phrase, chère amie. La seule image publique que j’ai tenté de polir est mon image physique, et encore… Ce n’est même pas une image à proprement parler «publique», puisque ma beauté et ma perfection physiques me semblaient trop précieuses pour être exposées aux regards des badauds. C’est pour moi, et exclusivement pour moi que j’ai entretenu cette beauté. Aux yeux du monde, je suis une impératrice qui ne sait pas remplir ses devoirs, mais je ne me suis jamais souciée de cette opinion. Ce n’est pas là ce que j’appelle «le souci de polir une image publique»…

«Mon enfant, il y a deux sortes de femmes: celles qui réalisent leurs vœux et les autres. Tu appartiens, je le crains, à la seconde catégorie. Tu es très intelligente, tu es une contemplative et tu ne manques pas de caractère. Mais tu ne fais pas assez de concessions. Tu ne sais pas vivre ni faire la part des exigences de la vie moderne. Tu es d’un autre âge, celui des saints et des martyrs. Ne te donne pas trop des airs de sainte ou ne te prise pas le cœur en imaginant que tu es une martyre...»

Vous voyez: bien loin de nier les propos que vous me rapportez, je suis plutôt allée fouiller dans ma correspondance de l’automne 1860 –je n’ai pas, comme vous, la chance d’avoir sous la main les livres d’auteurs sérieux qui rapportent mes propos et les lettres qu’on m’a écrites!– et je vous en ai reproduit une grande partie. Chère Mamie… Elle est morte en 1892 et elle me manque beaucoup. Elle me connaissait bien mieux durant ses dernières années qu’au moment où elle a écrit cette fameuse lettre, un peu avant mon départ pour Madère. Que de gens croient bien me connaître! Le baron de Warsberg, Christomanos, ma chère Marie Festetics qui se penche quotidiennement sur mon âme et qui tente de l’analyser dans son journal. Et vous. Oh, et bien sûr, tous ces auteurs sérieux qui ont à mon sujet leur fameux «recul historique». Vous apprendrez en vieillissant, chère Nathalie, qu’on ne comprend bien une personne que si on EST cette personne. Je me demande ce que vous diriez si, dans 50 ans, quelqu’un vous disait : «tel jour, telle année, vous pensiez telle chose... Je le sais, je l’ai lu dans un livre, c’est donc indéniable!» Lorsque ma mère m’a écrit cette lettre, je toussais à m’en défoncer les poumons, je ne mangeais plus, je venais d’apprendre certaines rumeurs au sujet de mon époux et d’une comtesse Potokà, et je ne pouvais voir mes enfants que sur rendez-vous… «Lui rendre ses enfants? Jamais!» avait dit ma belle-mère à la comtesse Esterházy qui avait eu l’imprudence de trouver cette séquestration un peu excessive. Je me plaignais pour rien, comme vous voyez… Comme bien d’autres, ma mère ne me croyait pas sérieusement malade, lorsque je suis partie à Madère. Elle a changé d’avis lorsque j’ai recommencé à tousser quatre jours à peine après mon retour à Vienne et que j’ai dû repartir en toute hâte. Elle est venue me visiter à Venise durant l’hiver 1861-62, et elle a bien été obligée de constater que mes jambes étaient si enflées qu’il me fallait parfois l’aide de deux personnes pour marcher! J’ai eu si peur de demeurer hydropique toute ma vie, à cette époque!

Quant à mon fils… chère âme, les terribles reproches que vous m’adressez ne sont rien auprès de ceux que je m’inflige quotidiennement moi-même. Je les accepte donc avec humilité et résignation, et les ajouterai à mon mea culpa quotidien. J’ai cependant eu le soulagement de savoir qu’il est parti avec la certitude de mon amour, grâce à cette bénédiction toute spéciale et pleine de tendresse que je lui ai donnée en cette veillée de Noël 1888, moins d’un mois avant son décès. Je ne sais quels auteurs on pu parler de «froideur distante» envers mon fils. Cela, je vous l’avoue, est très blessant. J’ai été beaucoup plus proche de mon fils que, par exemple, la reine Victoria ne l’est du Prince de Galles (pour lequel elle a toujours affiché un singulier mépris) ou l’impératrice Frédérique de son fils Guillaume II (qui ne l’appelle que «cette Anglaise»). Selon des critères strictement familiaux, nos rapports auraient certes pu être plus chaleureux. Mais comparativement à la façon dont sont élevés la plupart des princes héritiers des grandes familles royales, nos relations étaient particulièrement affectueuses, et je me suis beaucoup battue pour cela, surtout durant la petite enfance de Rodolphe. Peut-être me comprendrez-vous mieux si je vous cite le nom de Lady Diana, la Princesse de Galles de votre temps de qui on m’a beaucoup parlé? N’a-t-elle pas dû, elle aussi, se battre pour élever ses enfants, n’a-t-elle pas considéré Buckingham comme un vulgaire cachot, comme moi vis-à-vis la Hofburg? (qui, soit dit en passant, n’abrite pas la voûte sépulcrale des Habsbourgs dans ses sous-sols! Il faut prendre une voiture pour se rendre à la Crypte des Capucins). Et pourtant, il n’a rien de lugubre non plus, le palais de Buckingham, vous pouvez m’en croire!

Voilà, chère amie, ainsi que vous souhaitez que je vous considère malgré tout. Je ferme ici une lettre qui pourrait encore s’allonger sur des pages et des pages. Peut-être aurai-je l’occasion, plus tard, de vous parler plus en détail de mes relations avec Rodolphe, des raisons profondes de ma haine pour Vienne, pour la Kerkerburg. En attendant, j’espère vous avoir donné un peu de ce que les livres les mieux documentés et les archives les mieux authentifiées ne sauraient jamais vous donner: un peu de mon âme.

Sincèrement,

Elisabeth