Mame Coumba
écrit à




L'Impératrice Sissi






Sur votre rencontre avec Andrassy



Chère Sissi,

Je voudrais vous demander de me raconter votre rencontre avec le comte Andrássy, et aussi la naissance et la mort de votre fille Sophie. Et je voudrais savoir aussi quelque chose sur vos régimes.

Merci, de la part de votre plus fidèle admiratrice.

Mame Coumba

P.S.: j'ai quinze ans et j'écris un livre sur vous.


Chère jeune âme du futur,

Je n’oublierai jamais le jour où Andràssy se présenta devant moi pour la première fois. Il faisait partie d’une délégation hongroise venue me souhaiter mon anniversaire avec quelques jours de retard, le 8 janvier 1866. Je venais d’avoir vingt-huit ans, il en avait quarante-deux. Sa haute silhouette se démarquait de toutes les autres, il dominait au propre comme au figuré, avec son attila et sa peau de tigre jetée sur l’épaule. Il connaissait mes luttes domestiques, mes désaccords avec la mentalité anti-hongroise prônée par l’archiduchesse Sophie et l’archiduc Albert. Pour lui, pour Eötvös, pour Ferenc Deák, je représentais l’espoir de la Hongrie, la "Belle Providence qui veillait sur son pays", ainsi qu’il le disait si joliment. De lui, je savais tout, grâce à ma lectrice Ida Ferenczy, qui était alors en correspondance avec lui après l’avoir été avec Deák.

Je savais qu’en 1849, il avait combattu les troupes impériales aux côtés de Kossuth, à Schwechat. Toujours en 1849, revêtu de l’uniforme de la Honvéd (l’armée nationale hongroise qui combattait l’Autriche), il s’est rendu à Constantinople avec le grade de colonel, pour obtenir l’assurance que les émigrés hongrois ne seraient pas livrés à l’Autriche. Il était justement à Constantinople lorsqu’il fut condamné à mort pour trahison. Comme il se trouvait alors à l’étranger, le bourreau cloua son nom à la potence, alimentant par ce geste la légende romantique! Les dames, auprès de qui il avait beaucoup de succès, eurent tôt fait de le surnommer alors "le beau pendu". Comme sa famille était demeurée fidèle à l’empire, seuls les biens de Guyla Andrássy furent confisqués, et non ceux de toute la famille Andrássy. Sa mère lui fit donc parvenir de généreux subsides qui lui permirent de vivre un exil doré, à Londres et à Paris où il rencontra son épouse, Katinka Kendeffy, la beauté la plus célébrée après l’impératrice Eugénie. N’ayez craintes, avec sa fortune, le comte Andrássy n’avait nul besoin de courir la dot!

En 1853, dans l’euphorie de nos fiançailles, François-Joseph décréta une amnistie générale en Hongrie dont je n’ai entendu parler que bien longtemps après. Je n’ai donc rien à voir -directement s’entend- dans cet acte de clémence de l’empereur. Le comte rentra alors en Hongrie et se joignit à Ferenc Deák, le chef des modérés qui souhaitaient une entente avec les Habsbourgs. Lorsque Deák se retira de la lutte à cause de son âge et de sa santé, il transféra ses responsabilités politiques au comte. Le comte avait pour son pays un amour passionné et totalement désintéressé; rentré en possession de tous ses biens, il aurait très bien pu se contenter d’une vie de magnat, sans responsabilités et sans obligations. Non, il a décidé de mettre sa fougue, son brio et son intelligence au service de son pays, mettant en jeu sa situation pourtant fort enviable. Je savais tout cela. Et c’est à lui seul que, le soir de cette première rencontre, j’ai pu avouer: «Voyez-vous, lorsque les affaires de l’empereur vont mal en Italie, cela me peine. Mais quand il en va de même en Hongrie, cela me tue.» Cet amour pour la Hongrie, cette passion de travailler ensemble dans un même but a tissé entre nous des liens que je ne saurais vous décrire. C’est peut-être difficile à comprendre pour des gens de votre époque, mais la relation entre moi et le comte Andrássy avait tout de la relation médiévale entre la dame et son chevalier. La dévotion du chevalier envers sa dame qui ne peut lui accorder que son estime, la correspondance d’abord secrète, puis ensuite au vu et au su d’un souverain consentant et indulgent, rien n’y manquait.

Lorsque qu’il est décédé en 1890, mon meilleur, mon seul ami m’a quittée, emportant avec lui le souvenir de l’époque où je vivais encore, le souvenir d’années de luttes passionnées pour une cause noble, où la politique pouvait -ce qui arrive rarement- cohabiter avec les élans du cœur. Ce grand ami me manque, mais je sais que bientôt, il me saluera là-haut avec joie.

Tout comme m’accueillera, je crois, ma jolie petite Sophie de deux ans qui m ’attend dans l’au-delà depuis une quarantaine d’années déjà. Elle est née moins d’un an après mon mariage, le 5 mars 1855, et m’a été retirée pratiquement à la naissance par ma belle-mère, qui soutenait que je ne saurais jamais l’élever convenablement. Malheureusement, Franz, qui m’adorait pourtant, ne voyait en moi qu’une adorable enfant déraisonnable et approuva entièrement l’initiative de sa mère. Ce n’est que vers la fin de 1856 que j’ ai pu enfin récupérer Sophie près de moi, ainsi que sa sœur Gisèle qui était née entre-temps.

Sophie était très mignonne; en fait, je crois que c’est la seule de mes filles qui promettait de me ressembler un peu. J’ai d’ailleurs fait exprès, durant l’hiver 1857, de lui commander un manteau de velours bleu pareil au mien, pour porter lors de notre voyage officiel à Venise. Malheureusement, la photographie n’a commencé à être en vogue qu’une ou deux années plus tard, de sorte que je n’ai aucune photographie de mon adorable petite fille. On ne m’a laissé que quelques mois pour l’aimer. En mai 1857, au cours d’un voyage officiel en Hongrie, elle a rendu l’âme après une nuit d’agonie, sans que les médecins ne sachent vraiment pourquoi. Il ne devrait pas être permis à une mère de voir mourir, d’enterrer son enfant… Dieu! Que cela fait mal, encore aujourd’hui! Les années n’ont en rien adouci ma douleur, je me réveille encore parfois la nuit en sueur, après avoir vécu une nouvelle fois le cauchemar de cette horrible journée de mai 1857!

Vous voulez que je vous parle de mon régime? Que puis-je vous dire chère enfant? Je mange très peu, je bois beaucoup d’eau. Un verre de lait et quelques fruits me suffisent souvent pour tenir toute une journée, question d’habitude. Évidemment, ma suite et mon époux lèvent les bras au ciel, le docteur Metzger maudit quiconque m’aura conseillé de me peser, mais peu m’importe. J’aime sentir mon corps le moins possible, j’aime qu’il soit léger, si léger que je pourrai m’envoler un jour comme une fumée, comme une mouette au-dessus des flots.

Amicalement,

Elisabeth