Giulia
écrit à




L'Impératrice Sissi






Sissi et sa condition



Chère Impératrice Sissi,

Je suis très heureuse de pouvoir communiquer avec vous. J'ai pu connaître votre vie à travers les nombreux films de Romy Schneider et à travers un autre film italien qui présente une différente perspective (plus réaliste, à mon avis), et j'ai été fascinée par votre histoire et votre style de vie. Je pense qu'il n'est pas facile de passer de la vie normale à la rigidité de la vie à la cour parce que si la première est caractérisée par la simplicité et l'honnêteté, il est au contraire difficile d'accepter les contraintes de la cour impériale à cause de nombreuses conventions sociales et de son hypocrisie. Bref, j'aimerais vous poser deux questions.

Est-ce que les films qu'on peut voir à la télévision ou au cinéma décrivent vraiment votre histoire? Et si non, qu'est ce que la télévision ne montre pas? Et comme dernière question, ce changement de vie a-t-il été difficile pour vous? Si oui, quelles ont été les plus grandes difficultés?

Je vous remercie de votre attention et j'attends une réponse de votre part,
         
Julie

Chère Julie,
 
Comme vous l'avez deviné, le passage d'une vie libre et sans contraintes à une vie minutée et structurée a été très difficile. Ma belle-mère ainsi que ma première dame d'honneur, la comtesse Esterhàzy, ne me traitaient guère en «Première Dame de l'Empire», mais surtout en gamine récalcitrante qu'il fallait dompter le plus vite possible. Je suis de ces êtres qu'il faut guider, et non mener. M'ordonner de faire telle ou telle chose, me présenter de «respectueuses remontrances» qui n'avaient rien de respectueux, me forcer à observer des traditions qui me semblaient totalement ridicules -manger avec des gants, donner mes chaussures à mes femmes de chambre après les avoir portées une seule fois- sans m'expliquer l'origine ou les raisons de ces usages, voilà qui suffisait à soulever en moi un vent de révolte.
 
Lorsque l'archiduchesse m'a pris mes enfants, prétextant ma jeunesse et mon inexpérience, et que Franz l'a approuvée sur les mêmes prétextes, il y a eu en moi une brisure qui ne s'est jamais refermée. J'ai fui, je suis revenue, j'ai pleuré, supplié, j'ai fini par avoir gain de cause, pour ensuite voir ma fille aînée mourir sous mes yeux sans pouvoir rien y faire. Persuadée -comme toute la cour- de ma culpabilité et de mon incapacité à être mère, j'ai renoncé à la lutte et laissé ma belle-mère s'occuper de Gisèle, puis de Rodolphe. C'est lorsque j'ai vu que l'éducation que l'on imposait à Rodolphe, à six ans, le terrorisait au point qu'on allait sans doute faire de lui un infirme ou un idiot, que j'ai éclaté. J'ai imposé un ultimatum à Franz: ou Gondrecourt (le précepteur sadique de Rodolphe) ou moi. Franz savait que je n'hésiterais pas à le quitter et à le plonger dans l'embarras, lui et sa précieuse maison de Habsbourg, s'il ne cédait pas. Il a cédé sur ce point, et ensuite sur tous les autres. Cet ultimatum, cette lettre que je lui ai écrite ce 24 août 1865 a été en quelque sorte ma «déclaration d'indépendance» et je mène depuis la vie qui me convient, où j'ai réduit les obligations au maximum.
 
Vivant au XIXe siècle, je ne connais des films de Romy Schneider que ce que l'on m'en a raconté. Sans analyser tout ce qui y est présenté, je puis tout de même vous souligner d'éminentes inexactitudes. Ma rencontre avec Franz, par exemple, s'est faite de la façon la plus conventionnelle qui soit, dans le salon de l'archiduchesse, pour prendre le thé en famille. Assise près de Charles-Louis, son frère, j'ai pu constater que Franz ne semblait guère empressé auprès de ma sœur Hélène, qu'on pressentait pourtant comme future impératrice. Il ne me quittait pas des yeux et j'en étais fort embarrassée, mes quinze ans ne me permettant guère d'interpréter et de comprendre ce genre de regards. Il insista pour que j'assiste au bal donné pour son anniversaire, dansa le cotillon avec moi et me remit à la fin du bal tous les bouquets qui auraient dû, selon l'usage, être distribués aux demoiselles présentes. Je n'ai rien compris, j'ai simplement été très gênée. Lorsque nous avons reçu sa demande en mariage, le lendemain matin, j'ai sangloté «bien sûr que j'aime l'empereur! Si seulement il n'était pas empereur!». Cette position me terrorisait, mais ma mère disait qu'on n'envoie pas promener un empereur d'Autriche. On ne saurait vraiment parler de coup de foudre, de mon côté...
 
Contrairement à ce qui est présenté dans ces films, j'ai dû me rendre à Madère pour ma santé dès 1861, et non après notre couronnement en Hongrie, en 1867. Et notre voyage en Italie s'est déroulé bien avant ma présence à Madère -sans l'effet triomphal présenté par le film. Les films n'invoquent pas non plus la naissance de ma fille préférée, Marie-Valérie, la seule que l'on m'a laissé aimer, la seule de mes enfants que j'ai pu garder près de moi, que personne n'a pu m'enlever, ni la mort de cher cousin Louis II de Bavière ni celle de mon précieux fils Rodolphe. La mort... Je la souhaite, je l'appelle, et viendra bien un jour où mon âme s'envolera enfin, comme une fumée, par une petite ouverture du cœur.
 
Sincèrement,
 
Élisabeth