Michelle
écrit à




L'Impératrice Sissi






Rustimo



Bonjour Majesté, les êtres de votre qualité sont éternels!

Je suis en train d'écrire un roman dont vous êtes le principal personnage féminin. Je vous y montre beaucoup plus intéressante qu'on a bien voulu le dire jusqu'à présent! Entre autres, je voudrais évoquer votre rejet envers toute forme de racisme. Auriez-vous la bonté de me parler de Rustimo, où et comment vous l'avez rencontré, bref, pourriez-vous me divulguer toutes les informations qui vous paraîtraient intéressantes?

C'est tout de même amusant: j'habite la Normandie et j'ai grandi à Menton. Vous comprendrez mieux comment je suis intéressée par vous. Une autre question un peu plus indiscrète: auriez-vous rencontré le Prince Albert Ier de Monaco? Votre humanisme et votre goût commun pour la mer me portent à croire que vous auriez pu être de bons amis. Et entre nous, cela m'arrangerait drôlement bien!

Avec mes remerciements, bien respectueusement.


Michelle


Chère Michelle,
 
Comme j'ai répondu très récemment à votre autre lettre concernant mes séjours sur la Côte d'Azur, je vous répondrai ici surtout en ce qui concerne Rustimo.
 
Rustimo m'a été offert en cadeau par le Khédive Ismail d'Égypte. Oui, je sais que dans votre lointain XXIe siècle, l'idée que l'on puisse offrir quelqu'un en cadeau est épouvantable... Ici, à une époque où l'esclavage vient à peine d'être aboli aux États-Unis, on est beaucoup moins délicats sur ces questions...  J'aimais beaucoup Rustimo, ne serait-ce que parce que le reste de la cour le détestait. On l'appelait «le diable noir» ou «le monstre qui grince des dents». Marie-Valérie, après avoir eu peur de sa peau noire, s'était rapidement habituée à sa présence et en avait fait son compagnon habituel de jeu. Je l'ai donc fait baptiser catholique, afin que l'on ne m'accuse pas de donner un païen comme compagnon de jeu à ma fille. Mon fils Rodolphe en a été le parrain. Ce fut une belle cérémonie où, pour me faire leur cour, plusieurs courtisans se sentirent obligés de paraître malgré leur désapprobation tacite. Rustimo riait, pleurait, tout était solennel et un peu ridicule... Ce 26 mai 1878 fut une très belle journée pour lui.

Je l'amenais partout. Un jour, je l'ai amené à l'île des Roses lors d'une visite à mon cousin Louis II de Bavière. Rustimo tenait les rames de la barque où nous prenions place, mon cousin et moi, et chantait des chansons de son pays. À la fin de la promenade, Louis lui a offert une broche en diamants... Il a aussi assisté au mariage de ma nièce Marie Larish, donnant le bras à Marie Valérie.
 
Malheureusement, l'enfant devint jeune homme, un jeune homme qui se mit à pourchasser les lingères et les servantes dans les couloirs du palais. Il était devenu Kammeransager au palais, et prenait son rôle fort au sérieux, essayant d'abuser des quelques pouvoirs qui lui étaient conférés et devenant de plus en plus insolent. Et puis, cette fleur du désert s'acclimatait aussi mal que moi au climat malsain de Vienne. Il a été mis à la retraite en 1885, s'est retiré à l'hospice d'Ybbs où il est mort en 1892. Triste fin, si jeune... La transplantation du soleil d'Égypte aux brumes viennoises lui a été fatale.
 
Sincèrement,
 
Élisabeth


Merci infiniment pour cette réponse qui m'apporte des informations que je n'avais pas trouvées malgré tout ce que j'ai déjà lu!

Les recherches concernant mon roman se terminent et je vais bientôt aboutir. Il ne me manque plus que la réponse à la question suivante: Votre Majesté a-t-elle rencontré (au moins une fois!) le Prince Albert 1er de Monaco? Bien sûr, je vais poser la question au Palais princier mais deux réponses valent mieux qu'une.

En tous cas mon roman sera empli de respect et intéressant car nous montrera une Élisabeth bien plus intéressante et intelligente que tout ce qui a pu être dit à tort et à travers. Je suis sûre qu'il aurait plu aux personnages qui l'ont inspiré: Albert, Élisabeth et Rodolphe.

Vous renouvelant mes remerciements,

Bien respectueusement.