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Sissi, votre Altesse Impériale, votre
Majesté la Reine,
Je ne sais pas comment m'adresser à vous. Vous avez
été l'héroïne de mon enfance à travers
les traits de Romy Schneider, l'héroïne de mon adolescence
à travers toutes vos biographies et tous les récits que
j'ai pu lire. Je me suis lancée sur vos traces, Madère,
Corfou, l'Angleterre, l'Irlande, la Bavière bien sûr et
l'Autriche, mais jamais je n'ai trouvé ce que je recherchais.
Vous m'avez appris à monter à cheval, à
apprécier Heine, à aimer les voyages, à m'affirmer
et à refuser l'hypocrisie. Vous continuez à me faire
rêver, même si je suis heureuse ici, près de la mer,
avec ma fille, mon gros Saint-Bernard et mon âne de mari.
J'ai aussi écrit à votre fils, car tant de choses me
perturbent dans son histoire. Je ne crois pas au drame romancé
de Mayerling. Voici les questions que je lui ai posées.
Peut-être y répondra-t-il, peut-être y
répondrez-vous?
- Pourquoi votre père a-t-il fait jurer le silence à tous
ceux qui étaient au courant du drame, y compris votre
mère, une personne extrêmement chère à mon
coeur?
- Si vous vous êtes réellement suicidé, pourquoi la
chambre était-elle dans un tel état avec des meubles
brisés et renversés, la fenêtre cassée, des
traces de sang et de balles partout?
- Avez-vous réellement confié à votre oncle,
Karl-Ludwig, que vous alliez être assassiné?
- Pourquoi, sur votre lit de mort, portiez-vous des gants noirs qui
auraient dû être blancs selon votre uniforme? Est-il vrai
que vos poignets étaient brisés, voire qu'une main avait
été sectionnée?
- Vous aviez d'autres marques de blessures, pourquoi?
- Pourquoi votre dépouille mortelle n'a-t-elle jamais
été présentée aux Viennois?
- Pourquoi le refus, puis l'acceptation du Vatican pour vos
funérailles catholiques?
- Pourquoi le dossier d'État ne contenait-il que du papier
blanc?
- Qu'est-ce que Clemenceau a à voir dans tout cela?
Chère mouette, puissent la mer et le vent vous apporter le
réconfort.
De ma Bretagne, je vous salue.
Sylvie
Chère Sylvie,
La plupart des questions que vous avez posées à mon fils
demeurent des énigmes autant pour moi que pour vous. Il y a des
jours où je ne sais décidément que penser, surtout
lorsque j’entends François-Joseph affirmer que la
vérité est encore plus terrible que tout ce qu’on pourra
inventer. De plus, murée dans ma douleur comme je le suis, vous
comprendrez que je ne me suis jamais vraiment souciée des
détails, du comment et du pourquoi – sauf cette fameuse nuit,
dans la crypte des Capucins, où j’aurais tellement aimé
que Rodolphe m’apparaisse pour m’expliquer pourquoi… Pour moi, seule
cette horrible réalité compte~: mon fils est mort. Que ce
soit de son propre fait ou du fait d’un autre, cette affreuse
réalité ne pourra jamais être changée, et je
demeurerai inconsolée jusqu’à la fin de ma vie. Je vais
tout de même tenter de réponde à certaines de vos
questions.
Si Franz nous a fait jurer le secret, c’est notamment sur cette
question du suicide, qu’il souhaitait d’abord cacher au monde, et
également sur la présence à Mayerling de la jeune
baronne Vetsera. Officiellement, la jeune fille n’était pas
à Mayerling, et je crois que la façon assez horrible dont
elle a été inhumée demeurera à jamais une
tache sur le nom de François-Joseph. Un déshonneur pour
en cacher un autre, quelle absurdité.
On a beaucoup parlé du désordre supposé de la
chambre de Rodolphe, et j’ignore ce qu’il faut en croire. En tous cas,
le Dr. Wiederhofer qui a été envoyé sur place dans
les premières heures pour constater le décès et
les causes de la mort n’en a rien noté dans son rapport et,
toute à ma douleur, je n’ai guère par la suite
prêté attention aux diverses versions qui ont pu circuler
à Vienne.
Rodolphe parlait beaucoup de la mort. Il lui arrivait de causer un
froid dans une réunion d’amis lorsqu’il leur demandait s’ils
avaient peur de la mort. A-t-il parlé d’assassinat? Rodolphe,
à ce que j’ai su par la suite, parlait souvent comme un
condamné, comme un homme qui sait qu’il lui reste peu à
vivre. Parlait-il d’une éventuelle exécution, ou bien
étaient-ce des appels au secours de quelqu’un qui pense à
mettre fin à ses jours? Tout cela ne m’a été
rapporté que bien plus tard, trop tard. Si seulement j’avais su…
Je ne sais plus quelle était la couleur des gants de Rodolphe
sur son lit de mort, puisqu’il avait la couverture relevée
jusqu’au menton lorsque je suis montée le voir. Sans doute Franz
a-t-il donné l’ordre de le couvrir afin que je le voie comme
s’il dormait paisiblement. Le voir étendu en grand uniforme,
l’épée au côté, m’aurait probablement
causé un choc encore plus grand que celui que je vivais
déjà. Et le rapport de Wiederhofer ne fait état
d’aucune autre blessure.
On montre au peuple les dépouilles des souverains seulement, et
encore, pas toujours. Les Bourbons étaient beaucoup plus friands
que nous de ce genre de spectacle macabre. Dans bien des pays, tout
comme en Autriche, il arrive parfois que ce soit devant un cercueil
fermé que les délégations viennent s’incliner, et
j’espère qu’il en sera ainsi pour moi. La dépouille de
l’archiduchesse Sophie, pourtant considérée comme la
«~vraie impératrice~» au moment de sa mort, n’a pas
été exposée au peuple, pas plus que celle de la
malheureuse archiduchesse Mathilde, pourtant bien connue et
adorée des Viennois. L’étiquette espagnole en vigueur
à la Cour est fort pudique en ce qui concerne la mort.
Voilà bien le seul avantage que je lui trouve.
Le Vatican a, bien sûr, refusé les obsèques
catholiques comme c’est le cas pour tous les suicidés. Que
contenait le second télégramme envoyé par Franz?
Il ne me l’a jamais dit et, dans l’état de prostration où
je me trouvais alors, je ne lui ai rien demandé. Des
précisions concernant l’état d’aberration mentale
peut-être? Aujourd’hui, ce n’est plus un sujet que j’ose aborder
avec lui, il pâlit et se ferme dès qu’il entend le nom de
Rodolphe. Vous me dites que les archives d’État ne contiennent
que du papier blanc? Voilà qui est étrange, mais cette
découverte n’a sûrement été faite que bien
longtemps après ma mort et celle de Franz. Je ne puis donc vous
éclairer.
Finalement, tout ce que je sais au sujet de Clémenceau, c’est
que son frère a épousé la fille de Maurice Szepts,
un journaliste libéral, fort ami de Rodolphe. Bien que farouche
adversaire de toute forme de monarchie, je sais que Clémenceau
tenait Rodolphe pour un esprit éclairé et qu’ils se sont
rencontrés à plusieurs reprises, à la Hofburg
même! Heureusement que Franz l’ignorait! Je ne crois pas que cet
homme ait un lien quelconque avec la mort de Rodolphe.
Voilà, chère Sylvie, les seuls éclaircissement que
je sois en mesure de vous apporter sur ces douloureux
événements. C’est cette douleur qui m’entraîne
désormais de port en port, et seule la vue de la mer m’apaise un
peu. J’appartiens à la mer, jamais je ne pourrai en rester
éloignée très longtemps. Les haltes, sur les
rivages les plus hospitaliers, ne sont pour moi que des escales
temporaires car nulle part ma douleur ne trouve le repos. Jusqu’au jour
où je croiserai enfin celui qui me délivrera de
moi-même, et par lequel le Grand Jéhovah mettra fin
à mon errance.
Sincèrement,
Elisabeth
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