Question grotesque
       

       
         
         

Pascale

      Bonjour chère impératrice,

Vous dites que votre mère n'a pas été heureuse avec votre père, que votre belle-mère non plus et que vous non plus; pour vous je comprends, mais pourquoi votre belle-mère et votre mère sont-elles restées avec leurs maris?

Pascale 

P.S. Désolée pour cette question énormément grotesque.
         
         

Impératrice Sissi

      Chère Pascale,

Votre question n'est pas grotesque. Elle signifie simplement que vous et moi vivons des époques vraiment différentes. Il semble donc qu'à votre époque, même les mariages princiers puissent se défaire, ce qui est tout simplement impensable à mon époque. Qui plus est s'il s'agit d'une union catholique! C'est le destin des femmes, à mon époque, «d'être» mariées et non «de se» marier. 

Les princesses ne sont que des pions que monarques et diplomates déplacent sur l'échiquier européen. Malgré les apparences, je n'y ai pas échappé. Même si Franz m'a épousée par amour, c'est bien parce que l'archiduchesse Sophie recherchait une alliance avec la Bavière que la rencontre d'Ischl a eu lieu en 1853. Elle-même a été mariée à mon beau-père sur décision du Congrès de Vienne, cette grande réunion de monarques qui a redessiné l'Europe après la chute de Napoléon. Ni ma belle-mère, ni mon beau-père n'ont été consultés. Mes parents, quant à eux, se sont mariés sur l'ordre de leurs propres parents. Ma mère était si furieuse qu'elle a, paraît-il, enfermé mon père dans une armoire le soir de ses noces, c'est tout dire! Elle était amoureuse d'un prince de Bragance alors que mon père, lui, était tout simplement amoureux du célibat! C'est d‚ailleurs lui qui a eu la plus belle part, puisqu'il a continué de vivre en célibataire toute sa vie, allant et venant à sa guise sans trop se soucier de sa famille.

Quant à moi, je n'étais pas à proprement parler malheureuse d'épouser François-Joseph. La situation qui m'attendait m'épouvantait, certes, mais j'éprouvais tout de même beaucoup d'attirance pour Franz au début de notre mariage, une attirance que j'ai prise pendant quelques années pour de l'amour. Les chagrins, la rigidité de la vie de Cour, les interventions de l'archiduchesse qui se mettait constamment entre nous ont empêché mon béguin d'adolescente de s'épanouir en amour profond. Mais je conserve beaucoup de tendresse et de respect pour mon cher Pokà, comme je l'ai surnommé. Il m'est très cher et pour rien au monde je ne voudrais le chagriner. Sous cet aspect, j'ai donc eu beaucoup plus de chance que ma mère et ma belle-mère, puisqu'une affection bien réelle nous unit, mon époux et moi. Que voulez-vous, ma chère enfant, autres temps, autres moeurs dit-on. Je vis une époque où le mariage est considéré comme indissoluble, vous vivez une époque où le mariage se rompt pour un oui ou pour un non. Est-ce un progrès? Je ne me prononcerai pas sur ce point. De toute manière, à mon sens, le mariage est une institution absurde. Enfant de quinze ans, on est vendue, on prononce un serment qu'on ne comprend pas, qu'on ne pourra jamais délier et qu'on regrettera souvent pendant trente ans sinon plus. Mais les hommes n'ont encore rien trouvé de mieux pour élever leurs enfants, alors il faut bien en passer par là...

Sincèrement,

Elisabeth