Louise de Saxe-Cobourg-Gotha
écrit à




L'Impératrice Sissi






Quelques nouvelles, chère impératrice ?



Chère Elisabeth,

Tout d’abord, comment vous portez-vous? Je suppose que vous êtes toujours dans le deuil, après la mort soudaine de Rodolphe! J'aimerais pouvoir vous comprendre, moi qui n'ai pas d'enfants.

Je vous écris car, depuis quelque temps, la nostalgie des plaines d’Europe me gagne terriblement. Depuis mon lointain Canada, je m'ennuie de n'avoir que très peu de nouvelles! Comment vont Augusta et Maria-Christina? Votre pays se porte-t-il bien?

Et la tsarine Marie, supporte-t-elle toujours son «mari», Alexandre? Si oui, je me demande comment elle fait. Si mon mari me trompait, je ne pourrai le supporter! Bien courageuse, cette tsarine. Et leur fils, le tsarévitch Nicolas, est-il, comme on me l'a rapporté, «le plus beaux des Romanov»? Il ressemblerait beaucoup à mon cher neveu, George. Si c'est véritablement le cas, je comprends alors son surnom. Je vous pose la question, mais je ne point sûre que vous vous soyez déjà vus, vous et le tsarévitch, c'est comique.

J'aimerai pouvoir vous revoir, un jour.

Amicalement,

Louise de Saxe-Cobourg-Gotha.
1881.


Chère Louise,


J'imagine très mal ce vaste Canada où vous avez résidé avec votre époux entre 1878 et 1883, avec ces grands espaces et les hautes montagnes des Rocheuses qui, si j'en crois les récits des voyageurs, n'ont rien à envier à nos Alpes. J'ai rêvé longtemps de traverser l'Atlantique pour visiter l'Amérique, mais j'ai dû renoncer à ce projet afin de ne pas donner de soucis supplémentaires à mon pauvre mari.

Comment se portent votre auguste mère ainsi que ce cher prince de Galles? J'ai toujours eu beaucoup d'affection pour Edouard, à cause de son amitié avec mon cher Rodolphe. Un grand séducteur, que votre digne frère! J'ai souvenir d'une visite qu'il m'a faite, il y a fort longtemps, et où il s'était montré un peu plus empressé que ne l'exigeait le protocole... Un souvenir attendri du temps de mon ancienne splendeur.

Je n'ai pas revu le tsar Alexandre depuis l'entrevue de Kremsier, en 1885. Rodolphe et moi trouvions qu'il était devenu colossalement gros, et son épouse paraissait prématurément vieillie. Le tsarevitch n'était pas présent lors de cette rencontre, et je n'ai guère eu d'autres occasions de le rencontrer par la suite, m'étant totalement retirée du monde et refusant désormais toute apparition officielle. D'ailleurs, il est apparu assez vite, après cette entrevue pourtant cordiale, que la Russie n'était pas précisément notre amie. Tout comme mon fils et comme notre ami Andràssy, je n'ai jamais fait confiance aux Russes, et je crains fort qu'ils ne profitent un jour de l'agitation qui règne dans les pays des Balkans qui relèvent de l'Autriche. J'espère simplement ne plus être de ce monde lorsque ce baril de poudre éclatera.

Sincèrement,

Elisabeth