Kim et Michèle
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Popularité de Rodolphe

    À Sa Majesté l'impératrice Sissi,

Nous aimerions savoir si votre fils Rodolphe était aussi populaire que Stéphanie à la Cour. En espérant ne pas vous remémorer de sentiments trop douloureux.

Dans l'attente de votre réponse,

Kim et Michèle A.-M.

Chères jeunes amies,

Il faut bien l’admettre, Rodolphe n’était guère populaireà la Cour. Tout comme moi, il était adoré dupeuple, mais considéré avec extrêmement deméfiance par l’aristocratie, qu’il méprisait pour sonoisiveté et pour l’influence qu’elle exerçait, uneinfluence basée uniquement sur la naissance et non sur lemérite. L’aristocratie, qui me déteste, ne lui pardonnaitpas, je crois, d’être mon fils, et attribuait à mon«influence néfaste» toutes les idéeslibérales et innovatrices de Rodolphe.

Il aimait la Hongrie autant que moi, et les Hongrois lui rendaient cetamour, voyant à quel point il se souciait de leur politiqueinterne (la dernière ordonnance prise de son vivant, concernantl’utilisation du hongrois au sein de l’armée lui a donnébien des soucis), et qu’il circulait habituellement revêtu del’uniforme hongrois. Et, il faut bien le dire, il étaitégalement aimé parce qu’il était mon fils, le filsd’Erszébeth, leur reine bien-aimée.

J’ai cependant noté une certaine réticence de la part deshommes politiques Hongrois, car on connaissait les sympathies deRodolphe pour les Tchèques. Il avait même prévunommer son fils Wenzel, en leur honneur, si Dieu lui avaitaccordé un fils plutôt que son adorable Erszi. LesHongrois craignaient donc que Rodolphe n’inaugure son futurrègne en faisant de l’Autriche-Hongrie une triple monarchie, ense faisant couronner à Prague. L’Allemagne considéraitégalement cela d’un fort mauvais œil, car un tel arrangementavec la Bohême aurait renforcé notre empire audétriment des Prussiens, et je sais pertinemment que Bismark,à défaut de Guillaume II, ce mégalomaneparanoïaque, avait l’oeil fixé sur mon fils… On seméfiait grandement à Berlin de ce qu’on appelait«la politique du Kronprinz».

Les relations de Rodolphe avec le haut état-major autrichienétaient également fort mauvaises, et ses dissensions avecl’archiduc Albert de notoriété publique. Mais au sein del’armée même, il était unanimementapprécié, n’hésitant pas à accomplir lestâches les plus humbles; ses subalternes savaient qu’iln’exigerait jamais d’eux quelque chose qu’il refuserait de fairelui-même. Un homme qui n’avait pas peur de se salir les mains.

Les ministres entourant François-Joseph, en particulier le comteTaafe, insistaient particulièrement pour tenir Rodolphe àl’écart des décisions importantes, ce queFrançois-Joseph, en bon centralisateur qu’il était,approuvait. Il ne mettait Rodolphe au courant des dossiers importantsqu’une fois qu’ils étaient réglés, et cela mettaitmon fils hors de lui. Il faut dire que Rodolphe avait plus ou moinsmérité ce manque de confiance puisque, sous un pseudonymeque la police de l’empereur avait percé depuis longtemps, ilécrivait dans les journaux des articles fort critiques envers lecabinet de l’empereur. Précisons-le, il n’attaquait que lesministres, dans ses écrits, et jamais son pèrelui-même, pour qui il avait le plus grand respect. Rodolphe avaitmême fondé un journal, intitulé Zchwarzgelb, ce quisignifie «Noir et Jaune», soit les couleurs des Habsbourg!Pas très discret, pour quelqu’un qui désirait conserverl’anonymat…

Rodolphe préconisait également un renversement total desalliances, considérant que nos liens avec l’Allemagne faisaientde nous ses vassaux. Il aurait été pour une alliance avecla France et avec la Russie, et rageait de voir les ministres de sonpère s’accrocher à l’alliance allemande en dépitde ce qu’il considérait, lui, comme le simple bon sens pourl’Autriche. Il était persuadé que le jeu des alliancesentraînerait tôt ou tard l’Europe entière dans uneconflagration générale. Encore aujourd’hui, je sens quenous sommes assis sur un baril de poudre…

Et finalement, Rodolphe avait un très grave«défaut»: il était athée. Un comblepour un futur Empereur Apostolique! Je vous fait grâce desscènes avec l’archevêque ou le haut épiscopatviennois!

À côté de Rodolphe, placez Stéphanie, quin’avait d’yeux que pour l’aristocratie, observait religieusement -c’estle cas de le dire- les ordonnances de l’Église, qui s’estéloignée sensiblement de son mari lorsqu’elle a connu lesidées libérales qu’il professait et les gens simplesqu’il fréquentait sur la base de leur seul mérite et nonsur leurs quartiers de noblesse, et vous comprendrez à quelpoint Rodolphe était moins populaire que son épouse ausein de la Cour.  Mais comme il était destinéà régner sur eux, cela n’avait pas tellementd’importance. Toutefois, vous comprendrez que le jour de sonavènement, si Dieu l’avait permis, il n’y aurait guère euque le menu peuple à se réjouir de son couronnement. Cequi signifie tout de même quelques millions de personnes,comparativement à une poignée d’arrivistes etd’imbéciles. Je crois bien qu’il s’en serait contenté…

Amicalement,

Élisabeth