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Elysabeth Ungarn |
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Point commun |
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Bonsoir Majesté, Chère Élysabeth, Le Docteur Meyer était un bon médecin, mais un piètre psychiatre... d'ailleurs, cette discipline n'en est qu'à ses premiers balbutiements, et ce n'est que tout récemment que le Docteur Freud a ouvert son cabinet sur le Ring, tout près de la Hofburg. Ma beauté est désormais chose du passé, les rides rongent mon visage et la sciatique ralentit considérablement mon rythme de marche, mais je peux vous assurer qu'au temps de mes plus grands triomphes, en Hongrie ou sur les terrains de chasse d'Angleterre, je n'avais aucune peine à m'aimer moi-même. Je n'entretenais justement ma beauté que pour moi, sans nul désir de «donner l'image la meilleure qui soit aux gens», puisque je les fuyais. J'ai toujours détesté être le point de mire des foules, qui estimaient que ma beauté leur appartenait autant qu'à moi. Il y a du voyeurisme, je dirais même une forme de cannibalisme dans l'admiration d'une foule... Un regard admiratif peut être flatteur. Des centaines de regards, même admiratifs, sont une véritable agression. «Hystérique»? Neurasthénique, dépressive, «malade des nerfs», excentrique, mélancolique, certes ce sont diverses épithètes qui m'ont, tour à tour, été attribuées par le monde qui ne peut comprendre mon désir de solitude et mon besoin de paix. Mais «l'hystérie»? Je ne suis même pas certaine de ce que ce mot signifie, à mon époque. Je sais bien que, souvent, on me prend pour une folle. J'ai eu des moments très pénibles, je l'admets, lors de la mort de Louis II de Bavière ou lors de la triste fin de mon fils Rodolphe. Lors de la mort de Louis, surtout, le choc a été si fort que ma raison a vacillé un instant. Lors de la mort de Rodolphe, j'ai été anéantie, mon cour s'est brisé à jamais, mais je m'étais déjà tellement singularisée au yeux du monde pour diverses raisons qu'on a supposé que j'étais atteinte de «folie raisonnante». Il a fallu que je prenne sur moi et que j'assiste, bon gré mal gré, à une réception officielle afin de faire taire les mauvaises langues. Le monde ne comprend pas que je souhaite simplement préserver mon silence intérieur de toute profanation, demeurer dans les jardins clos du deuil que je porte en moi-même. Ce que les ignorants ne comprennent pas, ils le nomment folie. Une maladie telle que «l'hystérie» peut intervenir n'importe où, chère amie, car c'est justement une maladie; elle est donc appelée à se manifester quel que soit le milieu où vit la personne atteinte. Ce n'est pas mon cas; ma misanthropie ne procède d'aucun rejet de moi-même, chère enfant. Il est le résultat de nombreuses années de lutte, de deuil, de révolte contre un monde froid, mécanique et superficiel pour lequel je n'étais définitivement pas faite. Aurais-je été une simple comtesse vivant dans une humble demeure de campagne que j'aurais certainement évolué tout autrement. Ce qui m'est arrivé est très simple: dans la vie de tout être humain vient un moment où la flamme s'éteint, à l'intérieur. Ce moment est venu pour moi plus tôt que pour les autres, voilà tout. Chère Élysabeth dont l'âme blessée ressemble si fort à la mienne, je prie le Grand Jéhovah qu'il vous prenne sous son aile puissante et qu'il vous apporte, à vous qui vivez dans un monde plus libre que le mien, la paix qui m'a toujours été refusée. Je souhaite que deveniez autre chose qu'une mouette solitaire errant d'île en île. Lorsque le monde vous devient trop lourd, réfugiez-vous dans la nature, elle seule ne vous décevra jamais. Amicalement, Élisabeth |
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